L’étranger : mais de qui parle-t-on exactement ?

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

L’étranger riche s’appelle le touriste. Il est le bienvenu. Sa présence est même essentielle pour l’avenir de notre pays. L’étranger en détresse, même du fait d’actes de guerre, est lui perçu par beaucoup comme une menace. Du moins, c’est bien cette sombre histoire qu’on nous raconte de plus en plus souvent.

Joulia est bulgare d’origine Rom. Les Roms, vivant dans des conditions d’habitat précaire, ont défrayé la chronique durant des mois et puis le silence s’est installé sur cette question, balayée par beaucoup d’autres. Sur la métropole, ils sont quelques centaines à s’être intégrés en prenant des jobs, le plus souvent pénibles ou improbables, à occuper des maisons, le plus souvent à la limite de l’insalubrité mais largement plus viables que leurs squats d’origine. En tant que citoyens européens, libres de circuler, ils ont petit à petit mis leurs enfants à l’école et commencé à s’immerger dans notre ville sans que cela ne fasse la Une de nos journaux comme une anomalie dangereuse.

A ces publics Roms s’en rajoutent naturellement d’autres dont on parle souvent comme une masse, un groupe, une communauté, mais rarement en tant que citoyens identifiés. Parmi ces publics, les Sarahouis ont choisi de vivre à Bordeaux, et pas ailleurs, pour attendre le règlement diplomatique de leur situation. En attendant, refusant la mise à l’abri pour certains tant que chacun d’eux n’en bénéficierait pas, ils vivent en squats, gonflant la longue liste de ces peuples presque apatrides ne pouvant s’intégrer nulle part ; leur volonté étant de toute façon de revivre dans leur pays dès qu’on les aura aidés à retrouver ce droit. Ils sont quelques centaines chez nous : réfugiés de guerre, demandeurs d’asile, déboutés du droit d’asile ou migrants économiques arrivent à un rythme soutenu. Aucun désormais n’échappe à la vindicte populaire : le refus du Conseil municipal d’Arès d’accueillir quelques dizaines de réfugiés témoigne de l’amalgame et de la réduction du terme de l’étranger à celui qui n’a plus rien mais qui ne peut pas intégrer notre pays qui se juge « souffrant ».

Le sort que nous réservons aux déboutés du droit d’asile annule presque les avancées de la récente réforme, perturbe l’accueil des étrangers et la perception qu’en a le grand public. Depuis l’affaire Léonarda, ils ne sont pas reconduits à la frontière alors même que nos services auront étudié leur dossier durant de nombreux mois pour prendre une décision de cette nature, dans ce pays dont la tradition d’accueil n’est pas seulement une composante majeure de son histoire collective mais une réalité indiscutable. Je suis de celles et ceux qui pensent que l’absence de reconduite à la frontière de ces familles condamnées à une vie sans droits, dans des hôtels meublés payés par la République, est une anomalie maltraitante et dangereuse, pour eux et pour nous. Ils occupent des dispositifs saturés, lesquels ne peuvent plus être proposés à ceux qui devraient pourtant en bénéficier administrativement et c’est toute la chaîne de la mise à l’abri qui se trouve paralysée depuis des années.

L’étranger en difficulté, à l’incarnation multiple, est le sujet de tous nos fantasmes mais pas de notre réflexion sur « la ville à repenser » à l’épreuve du retour du nomadisme, choisi ou contraint. Comment nos villes peuvent se préparer à l’arrivée massive, subite et parfois temporaire de peuples qui migrent pour fuir des situations ingérables ? Comment devons-nous le faire et avec quelle vision de la société ? Comment faisons-nous de la rencontre des peuples, y compris dans le chaos, des occasions de partage en toute sécurité vers un humanisme augmenté ? Voilà les questions qui me semblent déterminantes et qui nous permettraient de ne pas subir dans l’urgence des réponses forcément partielles. Nous devons désormais accompagner une nouvelle ère de migrations que le réchauffement climatique installera comme une donnée majeure de l’organisation de nos sociétés.

… La suite mercredi prochain

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