Comment vivre en sécurité ?

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

La bande de jeunes du parc sans lumière

Arrivée massive de messages sur ma boîte mail et celle d’autres élus. Des mails d’habitants excédés, inquiets, virulents. Ce type de réactions paroxystiques est fréquent face à un problème particulier qui surgit dans un quartier. Ce qui l’était moins, et qui le devient toujours plus en revanche, c’est que ce phénomène concerne des jeunes, voire des enfants, regroupés en « bandes », postés en pied d’immeubles ou dans l’espace public, issus de familles présentées par les émetteurs des mails comme dépassées, assistées ou profiteuses de notre système social auquel elles ne contribueraient pas du tout. Ce jour-là, les mails affluent pour une « bande de jeunes noirs » décrits comme ayant annexé un parc pour trafiquer, produisant un bruit assourdissant, plongeant les riverains, majoritairement âgés, dans la peur de tout. La situation est explosive : du haut des immeubles, certains disent même avoir surpris des scènes de pré-braquage à armes lourdes.

Très vite, en tant que co-animatrice du Conseil Local de Sécurité et de Prévention de la Délinquance – CLSPD – avec mon collègue Jean-Louis David, adjoint à la vie urbaine et aux politiques de proximité, nous nous rapprochons des membres qui la composent, qui font partie de la police nationale, de la police municipale, du parquet, de la préfecture et de toutes les institutions qui concourent à la sécurité et à la tranquillité sur notre territoire. Certes le nombre d’appels au 17 a explosé mais beaucoup concernent des manifestations d’incivisme. Ceci étant, tous les professionnels reconnaissent que le sentiment d’insécurité, lui, est massif et qu’il peut se transformer en véritable insécurité si l’on n’agit pas.

Les équipes de prévention, fortes de leur expertise de terrain et de celle des sociologues et autres anthropologues qui suivent ces phénomènes depuis longtemps, sont appelées à la rescousse. Les services et les associations classiques, ne se sentant plus tout à fait en capacité d’agir, ont recours à ces spécialistes, ceux qu’on interpelle souvent uniquement dans l’urgence et qui le reste du temps sont trop peu entendus. Voilà qu’ils débarquent et que sans régler la situation, ils offrent du répit et surtout de la perspective. Mais comment donc arrivent-ils à ce miracle ? J’ai envie de vous provoquer un peu en répondant avec des chips, des binettes et une solide confiance dans la fraternité républicaine.

En effet, quelques mois après la crise aiguë de l’exaspération citoyenne, je me retrouve au Jardin public avec certains de ces jeunes binant les parterres dans le cadre d’un chantier d’insertion. Leurs sourires sont aussi accueillants que le résultat de leurs travaux. Ils participent à l’embellissement d’un secteur visité par tous, dans ce parc qui lui n’est pas vidé de mixité comme le leur. Evidemment, ce n’est que quelques jours, évidemment ça ne changera pas le fait qu’ils errent le reste du temps dans leur lieu de vie.

Il y a quelques années, l’Amicale qui les accueillait près de chez eux a fermé ses portes et aucune autre structure ne s’y est substituée. Les jeunes ont alors élu domicile dans ce parc dont l’éclairage est éteint quand la nuit tombe. Les jeunes l’ont préempté comme ultime lieu à eux dans une société les rejetant, ils en sont certains en tout cas. Ce jour-là, au Jardin public, ils sont dans le collectif au service de l’intérêt général, heureux de notre regard sur eux, bien loin de l’image de presque braqueurs qu’on leur collait à la peau quelques mois auparavant.

Après l’été, je les retrouve. L’équipe de prévention a saisi l’opportunité des pique-niques de quartier pour en organiser un dans le parc de toutes les peurs et de toutes les confrontations d’usages. Les occupants de la maison de retraite voisine sont venus guincher avec eux. S’en est suivi une improbable soirée de danses entre générations et cultures radicalement différentes. L’inattendu produit toujours du commun et de l’universel. La joie, la musique et la fête produisent toujours de l’écoute et du partage. Je discute avec l’un des jeunes de la soirée tandis qu’un type l’aborde, lui demandant s’il a de la « beu ». Il me dira plus tard qu’ici beaucoup de gens pensent que la zone sans activité semble propice pour trouver de la drogue…

Je reviendrai souvent dans ce secteur avec les équipes et nous réouvrirons, je l’espère, un lieu pour ces jeunes qu’il ne faudra pas lâcher. Ceux qui l’ont été trop longtemps n’ont plus envie ni de chips, ni de binettes. Bien sûr, il faudra que la police montre ses « bleus » en uniformes et rassure par la force. Mais elle y réussira d’autant mieux que tous les jeunes qui auront repris le chemin de la vie paisible en société seront des exemples démontrant que l’intégration de tous est possible et qu’elle ne leur est pas interdite.

L’incivisme des jeunes ne se développe pas uniquement dans les quartiers qui semblent fragiles, il se constate aussi dans les autres. Les histoires d’adolescents de plus en plus jeunes, pour des faits de plus en plus graves, en termes notamment de défiance à l’autorité et aux autorités, se multiplient. Bordeaux a pourtant un taux de délinquance de sa jeunesse extrêmement faible ce qui lui confère le statut de ville paisible, qualifiée par les commissaires de police de « Monaco bis ». La question de l’insécurité ressentie ou vécue ne pourra pas se régler par l’exhortation exclusive à l’ordre et à l’aggravation des sanctions. La prévention, la connaissance des publics par la présence des institutions au plus près des habitants et des associations formées en continu pour appréhender les évolutions sociétales, doivent rester l’un des piliers de notre sécurité.

La suite mercredi prochain

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