A l’heure des nouveaux apprentissages

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

Le numérique est un instrument de diffusion incroyable comme il n’en existait pas jusqu’alors, les coûts de reproduction tendant vers zéro et le réseau se développant sur toute la planète, il révolutionne profondément notre manière d’appréhender le temps, l’espace, les autres et nous même.

On assiste actuellement à un phénomène exceptionnel de captation et de gestion continue de données numériques. Le Big Data a fait une entrée monumentale et définitive dans nos vies intimes, personnelles et publiques. Bientôt, avec des capteurs partout, sur les objets comme sur nos corps, le moindre mouvement humain sera enregistré et potentiellement retranscrit selon l’angle de prédilection et/ou d’intérêt du propriétaire des données. Cette intrusion numérique dans nos vies modifie radicalement l’organisation des espaces urbains, leur animation, leur régulation. La promesse des smarts cities, ou villes intelligentes, traduit cette perspective comme une chance, a minima en termes de gain de temps. Les données collectées grâce aux capteurs, traitées en temps réel, seront interprétées et déclencheront des décisions, calculées comme opportunes par les algorithmes.

Ce qui s’envisage dans la ville se déclinera pleinement dans nos véhicules, nos maisons, pour notre santé et probablement un jour totalement et exclusivement dans notre vie relationnelle. Le numérique va faire faire des bonds prodigieux à la médecine : la connaissance de notre corps sera telle que nos traitements préventifs et curatifs, hyper personnalisés, nous permettront vraisemblablement de gagner en confort et en allongement de vie. Nos vies numériques bouleversent fondamentalement notre rapport aux savoirs et à la culture. L’éducation en ligne recèle de multiples possibles : partage en commun de savoirs, connaissance de points de vue différents de gens inconnus…

Je suis passée aux « smartphones » dès que l’occasion m’en fut donnée, alors même que je suis une piètre technicienne du numérique. J’ai, depuis et toujours, eu beaucoup de difficultés à admettre que ceux qui ont une voix la cèdent à des intendants pour gérer leurs comptes sur leurs réseaux sociaux : on y sent la rue, celle dans laquelle nous nous mélangeons si bien en s’y promenant, on la sent sur la Toile plus intensément encore en pénétrant des communautés et des tribus d’un nouveau genre. Évidemment, j’ai toujours été sensible aux arguments des réfractaires à ces nouveaux usages, consciente de l’emprise de ces petites machines dans ma vie au regard de la relative valeur ajoutée des informations que j’y trouvais. Mais précisément, ce danger mérite d’être vécu et analysé en le pratiquant, en lisant aussi beaucoup autour de cela.

Nous organisons, avec les représentants de l’association les Bruits de la rue, des conférences qui nous permettent de donner à entendre des voix différentes et le plus souvent indépendantes. Eric Sadin en a été l’une d’entre elles, au travers de son analyse de la révolution numérique et de l’apathie générale avec laquelle nous la vivons, il venait ce soir-là nous parler notamment du contenu de son ouvrage La Vie algorithmique. « Désormais nous entrons dans une ère où c’est l’expérience même du monde qui va générer une dissémination perpétuelle et exponentielle de traces, non plus traitées en vue de savoir qui fait quoi mais afin de permettre à chacun de vivre sans encombre à l’intérieur d’un environnement de part en part interconnecté ou sensible, faisant de la connaissance granulaire et évolutive de tous les phénomènes une condition universelle et nécessaire de l’existence ».

Philippe Bihouix et Karine Mauvilly parlent même du désastre de « l’école numérique », celle-là même qui s’impose pourtant sans débat dans tout l’enseignement. Quoi qu’il en soit, et malgré la nécessaire vigilance que nous devons développer, nous devenons tous smart et les modes d’enseignement et d’apprentissages en sont profondément transformés. Elles se déclinent désormais en quatre leviers selon Mac-Arthur Gauthey et Maëva Tordo dans La société collaborative :

Apprendre partout. « Les lieux d’apprentissage virtuels offrent des méthodes et des rythmes complémentaires : MOOC, tiers lieux, espaces physiques ou virtuels de rencontres, hackersspaces makers, espaces, fablabs… MEET UP qui donnent lieu à des événements physiques encourageant la création de communautés locales ».

Apprendre tout le temps. Les digital natives considèrent qu’ils transportent le savoir dans leur smartphones et qu’ils peuvent y avoir accès en permanence. La Khan Academy par exemple propose des milliers de vidéos pédagogiques accessibles à tous.

Enseigner autrement, autre chose. A mi chemin entre le stage intensif et les jeux de rôle, des séminaires d’intelligence collective et d’entrepreneuriat prennent leurs quartiers dans les établissements. Exemple du Start-up weekend qui consiste à créer une entreprise en 54 heures avec des personnes que l’on ne connaît pas, selon le principe de bar camp, ateliers d’innovation participative dont le contenu est apporté intégralement par les participants. Autre exemple, l’hackathon mis en place autour de porteurs de projets avec l’ambition de produire un prototype technique en quelques heures ou encore les classroom 2.0, réseau social d’enseignants cherchant à utiliser les médias sociaux dans leur pédagogie ou encore le printemps de l’éducation qui est une association nationale de partage des innovations.

Apprendre en collaborant de pair à pair. Apprendre en enseignant l’engouement par les living cases – cas d’étude soumis par des organisations et des entreprises qui se trouvent face à un défi concret et immédiat -. Les projets contributifs pair à pair au croisement de l’économie collaborative et des biens communs, également appelés les communs, sont des ressources partagées gérées par des communautés qui endossent le rôle de co-gestionnaires en plus de leur rôle classique d’usagers.

Le rôle des « sachants » évolue de manière radicale. Les municipalités doivent développer sur leur territoire des projets éducatifs, mettre en lumière pour les mettre en mouvement les expertises d’usage des citoyens. Elles ont donc à résoudre la question complexe de l’intégration des usages numériques dans l’acquisition et la transmission des savoirs, dans la vie pratique des apprenants. L’accès libre aux multiples communaux sur la toile questionne l’apprentissage traditionnel : l’autorité de celui qui « sait », le cloisonnement des savoirs, la compétition. Apprendre à n’importe quel âge tout au long de sa vie et être accompagnés dans sa pensée sont-ils vraiment aujourd’hui toujours des priorités dans notre société ? Où en est l’éducation populaire longtemps perçue et protégée comme indispensable à l’accompagnement du plus grand nombre dans notre capacité à penser et à développer son sens critique ? A quel point la culture de chaque Homme, en tant qu’élément constitutif de son identité, est-elle protégée et mise en lumière ? Autant de questions clés qui doivent nous permettre à Bordeaux de faire vivre notre héritage humaniste en le modernisant.

La suite mercredi prochain

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2 réflexions sur “A l’heure des nouveaux apprentissages

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