Des mots aux maux

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

Les mots comptent. La parole est espérée même si elle est de moins en moins entendue. Etonnement, le flot de propos sur Internet et sur les chaînes d’informations continues a généré un phénomène à double impact : une perte du sens, une confusion totale entre les notions d’urgence, d’importance et d’actualité voire d’instantanéité, mais aussi un puissant besoin de retrouver précisément du sens. Cela doit nous conduire à réfléchir à notre vocabulaire, à nos mots, à ceux que l’on essore de toute signification à force de les utiliser pour tout et à n’importe quelle occasion : développement durable, croissance verte, stratégie, plan, précarité, démocratie participative, concertation, politique, vivre ensemble… en sont quelques exemples. Certains mots ont été confisqués par un camp politique. En fonction de la popularité de ce dernier, l’impact de ces mots s’en trouve plus ou moins affaibli, injustement.

Réfléchir collectivement sur les mots employés obligera à entrer dans la complexité, en tout cas à ne plus subir la simplification. Sans faire l’éloge de la complexité qu’Edgar Morin nous avait livrée avec le talent visionnaire qu’on lui connaît, mesurons que cette manie de vouloir aborder la complexité du monde et l’instabilité permanente de ce qui l’anime par des phrases prêtes à consommer dans la théâtralité est une folie. La recherche désespérée d’un nouveau modèle économique viable pour les médias explique ce phénomène de mise à mal des mots et de la parole. Leur choix des sujets traités interroge presque la liberté d’expression elle-même, puisque l’impératif de vente semble interdire, le plus souvent, le choix de sujets vitaux qui ne seraient pas sensationnels.

Plus le débat est abîmé, plus les « écoutants » perdent confiance et le niveau d’attention faiblit. Plus il faut, pour le relever, produire de l’information spectaculaire, quitte à faire la part belle aux faits divers et aux polémiques, y compris à l’issue d’enquêtes sérieuses. Car tout ce qui s’est dit, par exemple récemment sur le financement de certaines campagnes ou sur des scandales sanitaires ou sur les agissements de certains partis, groupes ou communautés dans des émissions ou journaux pointus, ne génère pas un changement de cap général dans l’information quotidienne. Les grands reporters ne font presque plus le poids face à la presse du fait divers. Les messages sont brouillés, les accusés dans ces grands reportages se présentent comme des victimes, allant jusqu’à évoquer les théories du complot. La recherche de vérité n’est plus exclusivement le fil rouge de ceux qui font l’information.

La question de nos mots et de nos maux interroge évidemment celle de l’image, de sa suprématie et, avec elle, de l’émotion. Tous nos dispositifs d’éducation populaire sont plus que jamais indispensables et doivent être sanctuarisés et développés. C’est aussi grâce à eux que la mise à distance des mots et des images sera possible pour retrouver le sens.

La suite mercredi prochain

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