Qui transmet quoi ?

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

De la Nuit des idées aux idées de complot

Les Juniors du développement durable m’avaient conduite à me rapprocher de l’univers de la philosophie. J’ai rencontré dans ce cadre Guillaume Leblanc, l’un de nos philosophes longtemps bordelais, reconnu nationalement. Il écrivait alors un livre sur les vulnérabilités, autre sujet d’engagement pour moi, désormais élue. Ensemble et avec d’autres, nous avons eu l’idée du lancement de l’association « Les Bruits de la rue » dont l’objet était de créer des espaces de dialogue de bon niveau pour parler de l’exclusion, autrement que dans l’urgence et dans l’outrance. Quelques années plus tard, Guillaume revient me voir pour me présenter son projet de créer la « Nuit des idées ». Je m’y engouffre évidemment parce que je suis convaincue que sur les terres bordelaises des pères de l’humanisme, débattre, échanger, penser, partager sont les garanties d’une société progressiste, apaisée et audacieuse.

La première édition fut un succès en cela qu’elle attira de nombreux intellectuels au TnBA venus partager leurs travaux et points de vue toute la nuit, mais aussi des acteurs de terrain engagés. Je m’inquiétais de l’accessibilité au plus grand nombre de cet événement forcément élitiste. Il ne suffit pas de vouloir transmettre des savoirs pour que ça marche, évidemment, d’autant que les critères de réussite de tels événements sont discutables. J’y suis revenue lors de la seconde édition vraiment heureuse et rassurée de voir que les intervenants adhéraient à l’exercice, que ce rendez-vous allait sûrement s’installer durablement. Dans la salle, je reconnus de très nombreux visages d’hommes et de femmes habitués à se cultiver, dont le désir d’apprendre est aiguisé pour aller toujours plus loin dans la compréhension du monde. Je m’inquiétais évidemment de tous ceux qui n’étaient pas là et qui se l’interdiraient parce qu’ils penseraient que le théâtre est un lieu inaccessible, que leur urgence n’est pas celle-ci, que le contenu des conférences n’apporterait aucune solution concrète à leurs besoins… Je quittais le lieu et sa réelle effervescence autour des savoirs et je rejoignis l’Assemblée générale d’une association de familles dans un autre quartier.

Autre ambiance, autre quartier, même enjeux pourtant. A l’entrée, près du traditionnel bol de cacahuètes, on parle de la réforme des rythmes scolaires, de sa difficile mise en œuvre notamment pour les plus petits qui voient défiler dans des emplois du temps trop soutenus, de nouveaux visages d’adultes sensés les aider à apprendre davantage et mieux. Plus loin, des mamans s’inquiètent des smartphones, de la Toile, de leurs difficultés à contrôler ce que leurs adolescents y voient, notamment depuis les attentats avec la promotion des théories du complot, et ce qu’elles doivent elles-mêmes y faire pour bénéficier de leurs droits : CAF, Pôle Emploi… Elles se sentent en difficulté : il faudrait protéger leurs petits des dangers d’Internet et il faudrait aussi apprendre à y naviguer pour s’intégrer et ne pas perdre le fil d’une société qui se numérise à une allure sidérante. L’une d’entre elles me dit : « Et puis, toutes les idées de complots dont il me parle, mon fils, ça me fait peur ! ».

L’Assemblée générale démarre : il y a du monde, c’est à taille humaine. Ici on peut parler, confier ses inquiétudes et trouver de l’information, du savoir. Bien sûr, je parlerai de la « Nuit des idées ».

A l’heure où la technologie nous offre des possibilités inouïes de transmettre les savoirs et où ceux qui consacrent leur vie à réfléchir ont pleinement conscience de la fragmentation de la société et des risques que cela induit, il y a une évidence monstrueuse qui s’impose : le niveau des débats médiatisés est faible, d’aucuns diront médiocres. Le nombre de jeunes sortant sans diplômes du système scolaire, le nombre de citoyens qui s’excluent de notre système, plongés ensuite dans une précarité relationnelle dangereuse, le niveau d’abstention aux élections en constante augmentation et l’inarrêtable succession de polémiques sur les chaînes d’information 24 heures sur 24, sont autant de preuves de la dégradation massive de nos raisonnements et de la qualité de nos échanges donc… de nos décisions.

La suite mercredi prochain

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