Disparition de certains débats ?

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

Le rapport Brundtland en 1987 est limpide et fondateur. « Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins ». Or, clairement nous limitons très sévèrement et très consciemment cette capacité. Comment parlons-nous publiquement de ce que nous faisons subir aux générations futures ?

Schémas, agendas 21, plans climats, rythment désormais l’activité de toutes les organisations avec plus ou moins d’honnêteté, de portage politique, de moyens et d’outils d’évaluation. Pourtant, ces deux dernières années, il devient difficile de parler sérieusement et collectivement de développement durable et d’écologie. Cette difficulté, cette presque impossibilité dans certains cas, accélère la confiscation du sens et de la réflexion collective que cela induit. Par exemple, on ne lie pas systématiquement la question des migrations aux enjeux écologiques, pourtant le nombre de réfugiés climatiques directs, ou indirects parce qu’ils doivent quitter leur pays en guerre pour le contrôle des ressources, augmente. Au nomadisme qui réapparait comme mode de vie de la jeunesse, se rajoute l’errance comme mode de survie. Nos modes de vie, très différents selon la zone du globe, sont interrogés face à l’urgence écologique que des centaines de scientifiques et des centaines de chefs d’Etats partagent dans des sommets internationaux et autres colloques. Les conséquences de la pollution, de la libération à haute dose de gaz à effet de serre et des enjeux énergétiques saturent littéralement en continu les informations. Il suffit de vouloir en prendre conscience pour le constater froidement.

Malgré cette série d’évidences stupéfiantes de par leurs conséquences directes sur notre avenir individuel et collectif, la question écologique a malheureusement tristement disparu des débats politiques. Les plus positifs diront qu’elle a été digérée par la classe des dirigeants qui la considèrerait comme un préalable à toute décision publique. Les plus négatifs diront que les élites, conscientes que ces débats pourraient mettre à mal leurs privilèges, cherchent à les limiter en en décrédibilisant les fondements.

Des centaines de milliers de citoyens, parfaitement conscients de l’urgence écologique, agissent au quotidien et aspirent à une prise en compte beaucoup plus systémique de ces enjeux. Ces publics ne sont pas tous, contrairement à ce qui se dit, des révolutionnaires aspirant au retour à la bougie. Si l’on veut bien s’en donner la peine, on découvre que tous ceux qui font de l’innovation aujourd’hui ont parfaitement intégré les enjeux écologiques. Ce qu’ils proposent pour faire système exige de nous bien davantage que des accompagnements ponctuels. Ces engagés, dont la jeunesse fait de plus en plus partie, sont très inquiets de la réalité de nos plans d’actions pour répondre à notre responsabilité écologique, mais le plus grand nombre ne se sent plus que très vaguement concerné.

Ce défi écologique inouï, probablement le plus complexe que nous ayons eu à résoudre, disparaît petit à petit de tout débat public national. Eco-quartier et croissance verte font partie des chantiers revendiqués institutionnellement et nationalement comme incarnant la prise en compte des enjeux écologiques à grande échelle, mais comme il n’existe aujourd’hui aucun découplage entre l’augmentation du PIB et la consommation des ressources, alors que c’est la clé pour envisager des actions et des dynamiques véritablement vertueuses, tout ce qui s’envisage est parfaitement relatif, les ressources étant limitées par principe. Cela conduit certains observateurs experts et citoyens avertis à parler d’une forme de mystification, ce qui doit être entendu par delà la polémique qu’elle suscite. La résumer à une provocation est, je le crois, une véritable erreur. Je pense que nous pourrions tous être d’accord sur le fait qu’élite et citoyens n’envisagent plus, ni le présent ni l’avenir, sans référence aux enjeux écologiques, mais que nous n’exigeons pas encore qu’ils soient les moteurs d’une vraie transition vers un modèle complètement alternatif. Le risque que représente le danger de la surconsommation de nos ressources naturelles n’est plus un sujet, même quand on en a la preuve sous les yeux.

Je vous livre une autre histoire très éclairante sur notre état de sidération collective.

 

10h. Conseil Régional Nouvelle Aquitaine. Quelques mois après la fusion des régions. On se déchire sur les bancs du Conseil régional : la dette picto-charentaise électrise les débats. La presse informe à la minute ses lecteurs par des tweets reprenant tout ce qui se dit. Le Rapport du développement durable, décrivant les travaux de tous les services de la collectivité dans ce domaine durant l’année passée, doit normalement être présenté en amont des débats budgétaires. En effet, l’augmentation de température menace nos organisations sociales et économiques. Ne pas prendre en compte cette vérité en amont de tout débat serait coupable.

Le rapport se présente finalement après trois heures de débat budgétaire. Je le commente pour mon groupe, insistant sur le décalage entre le défi et l’ambition, et pire encore entre l’ambition et la réalité des résultats… Pas un seul tweet ne sera écrit sur ces échanges par le journaliste tweetos du jour.

Je manifeste poliment auprès du journaliste mon étonnement, la réponse ne tarde pas : « Pas de leçon à recevoir sur l’écologie », et pire !!!, « Vous croyez vraiment que vous pouvez faire quelque chose sur les bancs d’une assemblée comme celle-là ! Ça se saurait ! Et enfin ne me dites pas que vous m’interpelez pour que je parle de vous », fermez les bancs ! Je réponds sobrement pour contrer la triple caricature mais l’essentiel est là : le débat sur les actions de la collectivité la plus peuplée de France pour répondre au défi écologique n’émergea ce jour-là, ni entre élus, ni sur la Toile, ni non plus dans les médias.

 

Je ferraille régulièrement sur ces questions au Conseil régional en regrettant que cette urgence écologique ne fasse l’objet d’aucun plan de sensibilisation ambitieux auprès des citoyens, notamment les plus jeunes, ni d’exigeante gouvernance avec l’ensemble des institutions et des acteurs de terrain pour le faire vivre. Le pire est l’absence d’outils d’évaluation pour savoir d’où l’on part, pour mesurer le chemin à parcourir et les risques si nous ne l’arpentions pas assez vite. Le Conseil régional, par l’étendue de son territoire et la nature de ses compétences, a une responsabilité majeure dans ces débats : protection du littoral, développement économique, formations, parcs naturels, agriculture…

La suite mercredi prochain

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2 réflexions sur “Disparition de certains débats ?

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