Pouvoir manger à sa faim

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

Saurons-nous nourrir correctement demain tous les habitants de notre ville ? Posons-nous d’ores et déjà une autre question simple : y arrivons-nous aujourd’hui ?

Le jour, il existe une dizaine d’endroits à Bordeaux où l’on peut manger gratuitement ou quasiment avec, le plus souvent, la seule contrainte de démontrer qu’on est identifié par un travailleur social, garantie d’un accompagnement global. Il m’est souvent demandé combien de personnes sont concernées par ce dénuement incroyable. Nul ne sait vraiment le dire : un millier probablement à Bordeaux, soit une personne sur deux-cent-soixante. Et précisément, à ceux qui demandent ce chiffre pour se rassurer sur le fameux caractère marginal de l’enjeu, je réponds souvent que c’est tellement petit comme chiffre que c’est d’autant plus troublant que nous n’arrivions pas à le réguler et d’autant plus menaçant s’il venait à augmenter.

Nous avons décidé de déployer des « Relais Popotes » dans la ville : cuisines collectives mises à disposition des familles, notamment logées à l’hôtel par le dispositif d’accompagnement des demandeurs d’asile. Il s’agit de leur permettre d’être autonomes dans la préparation de leurs repas, de pouvoir continuer, avec leurs enfants, à transmettre les savoirs culinaires et culturels, à faire famille et tout simplement à se nourrir de plats chauds.

En France, l’Etat loge les sans-abris et des associations, financées aussi par les collectivités, les nourrissent. C’est ainsi mais la demande explose car le public ayant besoin de ce soutien fondamental s’épaissit à mesure que la paupérisation s’installe. Ces situations extrêmes cachent celle du quart monde dont les représentants ne viennent pas la nuit chercher un bol de soupe « au cul du bus » des associations mais envoient leurs enfants se nourrir à la cantine scolaire pour leur plus gros repas de la journée. Il n’est pas si rare d’ailleurs que ce soit le seul. On sait que les enfants n’allant pas à la cantine, parce qu’ils ne sont pas prioritaires ou parce que leurs parents n’en ont pas fait la demande, sortent littéralement de notre champ de vision et donc de notre décompte. L’enfance pauvre n’est pas totalement détectée. La médecine scolaire, pour peu qu’elle soit développée avec détermination, ce qui est sincèrement le cas à Bordeaux, permet de faire du dépistage et de la prévention active. Des écoles, évidemment celles des quartiers les plus fragiles, reçoivent donc des petits en nombre qui s’alimentent mal. Ce phénomène n’est pas celui d’une marge vivant dans la rue mais d’une dynamique continue qui n’aura jamais réussi à s’effacer, ni avec les évolutions démocratiques, ni non plus avec les dernières avancées technologiques dans les mises en relation et dans la capacité de production. Si vous ouvrez bien les yeux lors de vos trajets quotidiens, votre regard se posera forcément régulièrement sur un glaneur qui cherche dans nos poubelles de quoi remplir son ventre et un peu de sa bourse en vendant les objets dont nous n’aurions pas voulu, alors même qu’ils auront pour d’autres encore une valeur.

Le défi climatique a démultiplié le nombre de ces victimes qui n’ont comme solution pour survivre que celle de la fuite. Il faudra donc bien savoir nourrir toutes ces vies qui viendront chez nous inéluctablement. Il faudra bien l’organiser, à moins que l’on ne considère tous que notre siècle, comme les précédents, sera le théâtre de famines, de disettes et d’abandons qui seraient intrinsèques à toute humanité. Je m’exige de vouloir le contraire, définitivement, parce que techniquement, tout simplement, c’est possible et depuis fort longtemps. Les succès d’associations comme la Banque Alimentaire ou les Restos du cœur démontrent bien que l’on peut créer des dynamiques de solidarité exceptionnelles mais chacun en connaît la limite. D’autant que partout naissent des projets de jardins partagés, d’épiceries solidaires, d’agro-écologie, qui démontrent que ce qui est attendu relève d’une vraie révolution de la pensée. L’alimentation locale est la clé de notre santé globale.

Face à ce défi de l’alimentation qui est pour moi symboliquement et techniquement le plus urgent, les travailleurs sociaux et les bénévoles sont assez démunis, réduits à distribuer des aides d’urgence ou à indiquer la liste des associations caritatives qui servent la soupe. Nous parions collectivement sur le fait que le défi de l’alimentation serait celui d’une marge. Il pourrait être, à terme, celui de chaque habitant dans nos villes, si nous le pensions réglé pour toujours dans un monde immobile.

La suite mercredi prochain

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