Pour quoi et pour qui entreprendre autrement ?

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

Depuis le grand oral sur la nouvelle économie

Février 2014. A Darwin – Bordeaux – rive droite. Tous les candidats aux élections municipales sont accueillis à tour de rôle notamment par les entrepreneurs de la pépinière du Campement, troisième du genre après celle des Chartrons et de Sainte Croix, de la ville de Bordeaux. Les entreprises accueillies, pouvant y rester 23 mois, sont accompagnées dans ce laboratoire de la transition économique, écologique et sociale. C’est ici, à Darwin, dans l’ancienne caserne Niel, lieu plébiscité par des délégations en tout genre, françaises ou étrangères, que les candidats à la mairie de Bordeaux se plient au jeu des questions posées par une jeune génération d’entrepreneurs. Les questions sont pointues et les attentes énormes : économie collaborative, économie du partage, économie circulaire, responsabilité sociale des entreprises, engagement local, clauses d’insertion, clauses d’éco-conditionnalité, énergies, insertion par l’activité, innovation… Le soir, les créateurs de Darwin inaugurent aux côtés d’Alain Juppé et de Vincent Feltesse la dite pépinière devant les équipes des deux concurrents, la presse et les darwiniens qui travaillent dans cet écosystème unique en France. C’est un endroit qui suscite curiosité, intérêt, critique, éloge, dans lequel se produit en permanence de l’innovation. Les grands élus ne négligent pas d’y aller régulièrement : c’est désormais incontournable. Depuis le jour de ce grand oral, Darwin n’a cessé de grandir en développant de nouveaux services, en proposant de plus en plus souvent des événements engagés, en portant une voix de plus en plus assurée et déterminée.

Septembre 2016. Trois années plus tard. Juste après avoir reçu 27 000 personnes pour la deuxième édition de leur festival Ocean climax et tandis qu’un livre paraît pour raconter l’origine de ce plus grand tiers lieux français « Réinventer la ville, les ®évolutions de Darwin », Jean-Marc Gancille et Philippe Barre, les co-fondateurs, publient sur Futuribles – centre de réflexion et d’études prospectives en France et dans le monde – un article, « Du hacking territorial à un nouveau modèle de coproduction de la ville ? » ; on ne peut plus clair :

« Nous n’avions objectivement aucune raison de réussir Darwin. Totalement profanes en architecture et en urbanisme, loin de disposer des ressources suffisantes à un tel investissement immobilier, inconscients de la dimension Politique qu’allait incarner notre projet, nous avions au moins l’audace acquise par la certitude qu’il n’y avait « rien de plus fort qu’une idée dont l’heure était venue », Victor Hugo. Cette idée nous l’avions nourrie de nos convictions d’entrepreneurs « responsables » et de nos parcours personnels, presque intimes. Elle s’exprimait selon plusieurs principes fondateurs. D’abord l’envie d’enclencher sans plus attendre des modèles économiques plus coopératifs, transversaux, solidaires, partageux pour sortir de la compétition mortifère du tous contre tous. Ensuite la conscience de la nécessité de travailler à une meilleure conciliation entre économie et écologie pour résoudre le défi climatique, faire « moins pire » en somme pour démarrer. Enfin le refus de l’entre-soi pour décloisonner nos modes de pensées et d’action, s’ouvrir aux alternatives de la société civile, les encourager pour atteindre une masse critique de changements susceptibles d’entraîner un nouveau modèle. Le tout avec enthousiasme et dans un esprit « jouissif », revendiquer un certain « marketing du changement » pour le rendre le plus accessible et désirable possible, d’où le recours au design, à la fête, à l’art, à la convivialité.

Ces fondamentaux constituent toujours le fil directeur de l’évolution de Darwin et nous ont permis de passer en huit ans d’un simple concept posé sur une feuille de papier à la gestion de quatre hectares de friches militaires reconquises en plein cœur de la métropole bordelaise. Pour beaucoup, nous avons défriché un nouveau modèle urbain, encore incertain mais déjà prometteur. Sa différence ? L’hybridation intensive : entre sphère publique et initiative privée, entre leadership individuel et gouvernance participative, entre projets marchands et dynamiques non marchande, entre propriété et usage, entre capitalisme et redistribution, entre ADN entrepreneurial et convictions militantes, entre numérique et low tech. Mais aussi la multi-fonctionnalité : démontrer avec un peu d’astuce et de décloisonnement qu’un lieu peut avoir d’infinis usages, faire la preuve qu’il est possible de densifier et intensifier la ville sans l’étaler et l’artificialiser.

Sans concessions sur ses partis-pris fondateurs, Darwin est fier d’avoir contribué à la création de plus de 250 emplois en trois ans et de pouvoir certifier grâce à des choix radicaux (sortie du nucléaire, autoproduction d’énergie, recyclage et réemploi, promotion du vélo…) que chacun de ses occupants génère cinq fois moins de CO2 que sur un autre site de taille équivalente. Pour autant, soyons francs, côté écolo notre intuition initiale se confirme avec le temps : nous sommes aujourd’hui sans illusion sur le découplage possible entre développement économique et consommation d’énergie et de ressources. Très conscients d’être encore loin d’être sortis de cette quadrature du cercle. Et même qu’une sortie soit possible.

Objet Territorial Non Identifié, Darwin accueille déjà plus d’un demi-million de personnes chaque année, attire des observateurs de partout, plaît aux médias et au public. Ce poids fascine comme il inquiète. Tiers-lieu exemplaire pour beaucoup qui en vantent la mixité d’usages et la faible empreinte écologique, Darwin se révèle en effet de plus en plus comme un potentiel risques pour d’autres, qui voient dans l’avenir des villes l’opportunité de la défiscalisation ou le mirage de la « smart city » hyper-technologique reléguant qualité d’usage et bien vivre au second plan.

[…] Notre légitimité n’est pas celle du vote, certes. Nous la tirons de l’expérience, de l’adhésion populaire spontanée au parcours de Darwin, des résultats concrets économiques, sociaux et écologiques qui valident l’intérêt du modèle. Nier cette contribution d’un nouveau type à l’intérêt général, au prétexte qu’il n’aurait pas eu l’onction des représentants politiques et la validation de l’administration nous paraît relever d’une autre époque. Curieusement (ou pas), c’est maintenant que notre expérience fait modèle que nos plus grands alliés locaux dans la sphère publique semblent hésiter, voire renoncer à exploiter tout le potentiel de rupture que constitue cette voie différente de faire la ville. Nous aurions pourtant collectivement tout à gagner à dépasser la provocation d’un côté et l’injonction de l’autre pour coproduire enfin ensemble notre espace commun, et partant, refonder notre démocratie locale.

[…] Mais le temps joue pour nous. L’architecture frugale, la sobriété énergétique, l’inclusion sociale, le low-tech, l’agriculture urbaine, les déplacements doux, la consommation responsable, le partage, l’entraide et la mutualisation… s’imposeront petit à petit par nécessité. L’échéance est bien moins lointaine qu’on ne l’imagine. Nous poursuivrons jusque là nos projets et nos expérimentations dans le plaisir collectif du faire ensemble et certains de donner une nouvelle légitimité, s’il le fallait encore, aux convictions de Charles Darwin : « Les espèces qui survivent ne sont pas les plus fortes ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux aux changements. »

 

La suite mercredi prochain

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