Comment modernisons-nous l’action publique ?

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

L’Incubateur : la nécessaire pédagogie au changement

Samedi. Novembre 2015. 10h. Hôtel Mercure de Bordeaux. C’est un rendez-vous exceptionnel. Nous rencontrons Alain Juppé avec Nicolas Hazard, jeune homme parisien brillant, incarnant une des facettes de la nouvelle économie, fondateur du Comptoir de l’innovation, proche d’Anne Hidalgo. Nicolas voyage à travers le monde pour y transférer le savoir-faire français en matière d’entrepreneuriat social. Sur les conseils avisés d’Isabelle Juppé, j’étais allée le voir à Paris. Elle était certaine que nous aurions des choses à nous dire et ce fut le cas. Très vite nous montons un projet : celui de créer un Incubateur d’innovations territoriales publiques et privées, hybridant les pratiques, les finances, les expertises des fonctionnaires et des entrepreneurs.

Le constat de démarrage était simple. Il y a de moins en moins d’argent public et de plus en plus de demandes d’accompagnement des citoyens autour de multiples démarches. Il existe des incubateurs d’entreprises, des pépinières qui apportent des solutions privées sur la base de défis sociaux et sociétaux dont elles s’autosaisissent ou qu’une institution leur soumet. Parallèlement, les fonctionnaires continuent à émettre des solutions publiques en essayant de s’adapter aux évolutions des besoins. Il ne faut pas être grand clerc pour savoir que ces actions publiques et privés assez cloisonnées ne suffisent plus à répondre aux demandes et ne participent pas à la refondation de notre système devenu, à bien des égards, obsolète.

Notre projet était simple : nous voulions réunir les fonctionnaires de la ville et leur permettre, en les y aidant, de formuler très clairement ce qui dysfonctionnait dans leurs pratiques : en quoi ne pouvaient-ils plus répondre aux demandes, ou imparfaitement, qu’est-ce qu’ils n’arrivaient plus à faire ? A quels types de besoins nouveaux étaient-ils confrontés que leur cadre d’intervention classique ne leur permettait pas de couvrir ? Une fois récupérée cette base de données sur les limites de nos prises en charge dans des domaines aussi variés et vitaux que l’accompagnement alimentaire, le maintien à domicile des seniors, la lutte contre la solitude, la lutte contre la fracture numérique… nous souhaitions faire un appel à projets permettant à des entrepreneurs et à des fonctionnaires de proposer des solutions. Sachant que ces solutions seraient travaillées avec lesdits fonctionnaires, pouvant former un groupe projet, pour affiner la réponse concrète sur le terrain. Ce travail commun aurait permis, selon nous, de générer trois types de solutions : l’amélioration d’un service public par une modification de pratiques, la création d’une entreprise sociale, ou les deux en même temps. L’innovation résidait dans la création de ces binômes de compétences fonctionnaires-entrepreneurs accélérateurs d’acculturation croisée et, forcément, de nouvelles méthodes de travail. J’y voyais aussi pour les fonctionnaires le moyen de sortir de la paperasserie, de retrouver de l’enthousiasme et d’être partie prenante d’innovations qui sont aujourd’hui quasi exclusivement le fait du monde entrepreneurial.

Nous racontons notre projet à Alain Juppé autour d’un copieux petit déjeuner. Des financeurs potentiels, le directeur de cabinet et l’adjoint aux finances de la ville sont présents également. La conclusion est à l’image du projet : enthousiasmante. Alain Juppé est d’accord, il nous demande de foncer. Je ne me fais pas prier. Immédiatement, je réunis toutes les directions de la ville concernées et des partenaires locaux, financeurs mais pas seulement. Nous nous retrouvons dans de grandes tablées à parler de ce projet. Je me mets rapidement en contact avec le ministère de la fonction publique, y trouve une oreille attentive. Ils sont à la recherche d’actions de ce type qu’ils voudraient mettre en avant pour vanter la valeur ajoutée du mode projet, de l’hybridation public-privé. Nous nous réunissons une bonne dizaine de fois jusqu’à ce que notre projet devienne opérationnel, expérimentable. Je propose, entre autre, que nous sollicitions un financement du Conseil régional comme nous l’avions fait pour d’autres institutions. Ce petit courrier anodin fut le départ d’un feu ravageur.

Je suis en plein Conseil municipal quand le Directeur général des services m’interpelle me montrant le dit courrier : « Qu’est ce que c’est que cette histoire de courrier pour un Incubateur dont on ne m’a quasiment pas parlé ? ». Je rétorque mon incompréhension au regard des dix comités de pilotages en présence de ses collaborateurs directs. Un silence affligé s’installe entre nous. Une rapide enquête me démontre que ma sidération est partagée. Peu importe qu’elle le soit finalement si elle ne me permet pas d’avancer ; je m’y emploie mais le mur est épais. Le directeur général m’expliquera que cet incubateur n’est pas un projet classique, qu’il exige donc une mise en sécurité plus forte. Je m’ébroue et décrit, par note à Alain Juppé, la situation. J’apprends par personne interposée qu’il n’apprécie pas le courrier. Je me retrouve, quelques jours après, seule avec tous les membres du comité de pilotage auxquels je dois expliquer que nous devons lancer une étude complémentaire alors que tous les éléments sont travaillés depuis des semaines. Le directeur général est absent, occupé ailleurs. L’étude complémentaire se lance, la responsable administrative de projet est remplacée, le comité de pilotage mis en sommeil et mon enthousiasme douché.

De nombreux mois plus tard, la nouvelle responsable de projet revient timidement me voir pour reformuler l’intérêt du projet et les conditions de sa mise en œuvre. J’y retrouve l’intention originelle et les mêmes travaux à produire que ceux que nous avions déjà en tête alors. L’affaire est sécurisée me dit-on. Par courtoisie, je ne développe pas.

Cet exemple incarne les limites de notre système politico-administratif, celles qui peuvent étouffer à cause des rapports complexes entre élus et fonctionnaires, mais aussi et surtout des difficultés à mettre en œuvre la modernisation de l’action publique.

 

La suite mercredi prochain

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