La légitimité du vote : qui peut nous représenter aujourd’hui ?

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

Les élus sont normalement les représentants légitimes des citoyens : ils le sont légalement en tout cas par le vote de la majorité qui s’est exprimée. À chaque fois que je décline ma fonction à ceux qui ne la connaissent pas, lors de repas ou de rencontres informelles au cours desquels la parole est libre, je suis toujours prise à partie : « Vous les élus, vous ne vous rendez pas compte », ou « Vous ne pouvez rien faire de toute façon », ou encore et pire, « Ce qui vous intéresse ce sont vos avantages… ». Ils ne trouvent jamais de mots assez durs pour décrire leurs représentants actuels comme les figures d’une oligarchie coupée des réalités de terrain, inconsciente et parfois même malhonnête. Ils sont intraitables sur la moindre erreur, sur le moindre manque de vision, ou pour n’importe quelle maladresse. « Puisque vous avez étrangement voulu devenir élu, à la première incartade nous vous retirerons immédiatement notre confiance et nous ne vous protégerons d’aucune conséquence de cela ». La classe politique est sous la pression d’une injonction paradoxale : on lui demande de l’expertise tout en se méfiant des experts et sans garantir la montée en compétence de ceux qui ne l’auraient pas. Quel genre de personne peut répondre à cette injonction intenable ? Des inconscients, des connaisseurs du système rompus à l’exercice, des combattants et ou des exaltés.

Évidemment, on ne vous met pas dans le lot de ceux qu’on critique, on vous place poliment à part de ce constat désolant. Quand on vous connaît, le propos est illustré avec des exemples de tel ou tel élu, ou mieux, de telle ou telle histoire vécue. Les analyses sont plus ou moins poussées, le ton est plus ou moins agressif mais l’intention et la crise de confiance sur laquelle elle repose sont identiques. Le fait que je travaille dans l’équipe d’Alain Juppé est évidemment une source intarissable de commentaires. Il se trouve que je ne savais pas à quel point devenir élue me placerait ainsi régulièrement dans la gueule des loups. J’essaie systématiquement, et presque méthodiquement, de tordre le cou à toutes les idées préconçues et aux certitudes dangereuses et je termine toujours les discussions avec une incitation à participer aux débats publics et à la vie de la cité. Mon parcours démontre sans ambiguïté que c’est possible de faire de la politique sans appartenir à un parti et de faire bouger les lignes. Ce qui me frappe, me désole, m’inquiète de plus en plus dans ces échanges, c’est la perte de confiance dans la notion même d’intérêt général : son existence, son rôle et sa nécessité. Pire encore, les liens entre l’intérêt général et ceux qui sont sensés l’animer, le défendre et le garantir se distendent. A Bordeaux, c’est moins vrai qu’ailleurs, certes, mais à peine plus de 55 % des électeurs auront exercé leur droit de vote aux dernières élections municipales, ce qui démontre la fragilité des rapports entre les citoyens et leurs élus par delà les logiques partisanes.

La plupart de ceux qui renient aux élus la réalité de leur représentativité ne s’interrogent pas sur la leur. C’est un fait troublant : de nombreuses interpellations se font par des collectifs qui prétendent que l’intérêt général n’a pas été défendu et qui se proposent de le faire. Il est intéressant que ce type de propositions se produise en réunion publique car il y a toujours dans la salle une ou plusieurs personnes qui diront à leur tour ne pas se reconnaître dans les intérêts dudit collectif. C’est une leçon démocratique qui se reçoit autant qu’elle se donne. C’est dommage qu’il faille souvent des éclats de voix pour en arriver là. Car le fait d’émettre un avis divergent est souvent parfaitement productif pour la démocratie, quand il est honnête.

Nos corps intermédiaires, syndical et associatif, voient leur légitimité et leur autorité fragilisées également. Aucun espace d’influence n’échappe à cette réalité. Pourtant, l’existence même de ces structures intermédiaires est indispensable à la cohésion de notre société. La jeunesse appréhende désormais sa vie comme elle interagit sur la toile : de manière intuitive, avec des engagements et des prises de parole dans des tribus et communautés. Elle reconstitue donc, à sa manière, ces fameux corps intermédiaires avec des capacités d’actions puissantes du fait du nombre et de la pluralité d’émetteurs. Ces expressions se traduisent souvent par des phénomènes de « mobilisation contre ». Ephémères et violentes, elles occupent l’espace médiatique, obligent à une réponse urgente et nourrissent au final rarement le débat de fond. Comment ces tribus et communautés peuvent-elles moderniser la fonction de corps intermédiaires, de représentants légitimes en évitant un entre soi ? Comment concilier l’exigence technique de la procédure administrative et politique traditionnelle, indispensable pour piloter un état ou une collectivité, avec l’émergence de ces mouvements citoyens intuitifs et temporaires, aujourd’hui incontournables ? C’est un enjeu crucial qui interroge les conditions de mise en œuvre de la démocratie représentative et de la démocratie collaborative.

 

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3 réflexions sur “La légitimité du vote : qui peut nous représenter aujourd’hui ?

  1. Jarrige dit :

    Le terme d’élu pose problème. Il renvoie au sacré . Celui de représentant suppose la représentation de tous alors que l’élu vit dans une bulle distincte de celles des autres. SERVITEUR ne serait-il pas plus approprié ? Il soulignerait par contraste les pratiques déviantes et favoriserait leur sanction.

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