Intervention « L’anthropocène : le défi pour les villes »

Je vous livre le contenu de mon intervention samedi dernier autour du vaste sujet de l’anthropocène…

 

 

Il est difficile de parler avant et après de tels orateurs mais c’est une chance inouïe de pouvoir le faire. Je saisis cette occasion avec sérieux, presque solennité et joie.

Vous êtes coutumiers de cet exercice dans cette assistance, j’évolue, moi au contraire, dans un milieu qui sépare de plus en plus souvent la pensée de l’action, sur l’autel de la simplification spectaculaire. Dès que l’on ose, en tant qu’élu, aborder des enjeux complexes, le système fait lever pour mieux les abaisser les pouces, comme dans l’arène. Et les pouces se baissent d’autant plus vite quand ce qui est dénoncé comme complexe est en fait une description des menaces engendrées par les simplismes et les caricatures.

 

L’homme est en train de s’asphyxier et d’exterminer à grande échelle la vie : il a les moyens de le savoir et aussi ceux de l’arrêter. Voilà ce que m’inspire l’anthropocène. « Nous déstockons et détruisons la Terre » : en avoir conscience oblige à le dire et à agir pour que ça change. C’est un défi ultime car c’est de la sixième extinction des espèces dont il s’agit dont la nôtre.

 

Ce défi pour les villes, et en l’occurrence la mienne, Bordeaux, s’impose sur une double échelle territoriale : la ville, territoire où l’on vit de plus en plus nombreux et la ruralité qui l’entoure, sans laquelle rien n’est possible.

 

  • En effet, jusqu’à nouvel ordre, et peut-être malgré celui-là, s’il était donné, nous serons un jour une métropole millionnaire et nous serons donc extrêmement nombreux dans la ville centre plus que partout ailleurs dans le reste de la grande Aquitaine. Nous sommes donc à Bordeaux, numérairement plus concernés par l’anthropocène.
  • Et ensuite Bordeaux sans les autres, sans sa campagne environnante, n’est rien car l’Homme ne peut définitivement pas bien vivre sans la nature, sans l’étudier pour s’en inspirer, sans la regarder pour s’apaiser, sans en cultiver une partie pour se nourrir.

 

A ma façon, en puisant dans mon quotidien d’élue locale, je vais vous dire dans un premier temps pourquoi nous savons tous que nous sommes au pied du mur. Ensuite, je tracerai quelques lignes forces pour relever les défis de l’anthropocène et enfin les conditions indispensables pour que ces dernières puissent être comprises et mises en œuvre librement avant que des drames à répétition ne le rendent obligatoire, sans débat.

 

Nous savons que nous sommes au pied du mur

Comprenez-moi bien, j’aurais pu vous décrire ici toutes les mesures prises et les premiers résultats obtenus autour de ces enjeux de l’anthropocène : Agenda 21, plan climat, gouvernance alimentaire, bio-région, trame verte, bleue, Bâtiments basse consommation, Haute Qualité Environnementale, éclairages leds… Le planisme a fait son œuvre et les élus de la métropole ont récemment voté à l’unanimité une stratégie Haute qualité de vie qui ne tait aucun des risques encourus, ni le rôle de l’Homme dans ceux-là, ce qu’il a fait et ce qu’il devrait faire… Des choses se font avec intensité : 81% d’économies d’eau dans les seuls parcs et jardins gérés par la ville ou encore la pratique du vélo qui a augmenté de 11% juste entre 2015 et 2016 ou encore plus aucun logement ne sort de terre ou n’est rénové sans respecter des normes environnementales drastiques.

Ici et maintenant, avec vous, je veux aller plus loin que la satisfaction de ce qui se fait déjà comme ailleurs et parler sans crainte de ce qui ne se fait pas bien. Ce qui ne se fait pas bien d’ailleurs engage bien entendu aussi ma responsabilité.

Je veux insister sur 4 points certains tabous, tous discutables, mais chacun vérifiables.

4 points non pas cardinaux d’un raisonnement implacable scientifique mais 4 exemples simples, vécus, ressentis par chacun de nous qui démontrent « que le remède que nous nous administrons n’est pas adapté à la maladie que nous nous inoculons ».

 

A propos de nos enfants d’abord…

Et particulièrement de nos adolescents. Je vous rapporte une analyse, celle de mon ami, président de l’Union départementale des affaires familiales, François-Xavier Leuret, qui a éclairé mes constats d’élue en charge en autres de la prévention des risques dans la cité.

Nos enfants évoluent entre des espaces privés très sécurisés pour limiter au maximum le risque d’accident domestique et des espaces publics qui leur sont dédiés encore plus sécurisés notamment depuis les actes terroristes avec l’interdiction par exemple de stationner devant les écoles.

Entre espaces privés et publics dédiés, on dit à nos jeunes de traverser rapidement la ville, de faire attention aux pédophiles, à la pollution, aux dangers de la route… On leur demande d’appeler quand ils arrivent à bon port… On ne parie plus un seul instant sur la co-veillance des adultes dans « l’espace public de traversée » et surtout, pire, on ne croit plus indispensable à leur bon développement, les rites de passages qui exigent qu’ils éprouvent leur curiosité et leur audace, leurs limites, dans l’espace libre, par exemple, dans la nature en grimpant aux arbres, en s’écorchant les genoux… Bref se tester, mesurer sa force et celle des éléments naturels. Ces rites de passage ne pouvant plus se faire de manière traditionnelle, certains adolescents et certains jeunes s’essaient alors sur leurs corps avec l’alcool, la drogue, et avec de la souffrance mentale.

Ils évoluent en ville dans un environnement minéral et hyper-sécurisé, séparés de l’écosystème du vivant dont ils ne sont qu’un maillon. Ils deviennent des petits individus éprouvette, toujours propres mais très abîmés.

Ce signal faible qui concerne un nombre marginal de jeunes quantitativement est identique dans tous les quartiers populaires et moins populaires. Certains de nos enfants vont mal, privés du contact avec la nature.

Nous le savons tous.

 

A propos des étrangers ensuite…

Pas n’importe lesquels, puisque nous n’appelons dans le langage courant « étranger » que le migrant, l’étranger qui voyage pour les affaires ou le plaisir est nommé « touriste ». Nous assistons à l’arrivée de plus en plus massive d’étrangers que nous classons dans des catégories : Roumains, bulgares d’origine Roms, citoyens européens, libres de circuler mais étrangers, réfugiés, demandeurs et déboutés du droit d’asile. Nous savons tous très bien que tous, ou quasiment, viennent de pays en guerre notamment pour la maîtrise d’énergie ou de biens communs comme l’eau, qui ne le sont plus sous l’effet de la pénurie qui s’aggrave avec le basculement climatique.

Alain Juppé, avec d’autres maires, a signé une tribune cet été, en faveur des migrants ici, mais on a dit vouloir là-bas les trier à la gare dans les trains ou dans les centres d’urgence.

Certains prétendent qu’il y déjà trop d’étrangers et d’autres que c’est honteux de le dire. Mais les faits sont têtus : il y en aura toujours davantage et les villes ne pourront pas seulement les accueillir dans l’urgence ni leur interdire l’accès à leurs territoires. Les villes doivent se penser cosmopolites avec des arrivées brutales et imprévues au battement des événements météorologiques et d’affrontements militaires.

Nous le savons tous.

 

L’eau et la nourriture pour tous

Il se dit que 50% de l’eau potable pourrait venir à manquer d’ici 2050 dans la nouvelle région Aquitaine (du fait de l’élévation de deux degrés de la température) et nous savons que notre métropole ne peut compter que sur 24 heures d’autonomie d’approvisionnement alimentaire. L’autonomie que pourrait nous apporter l’agriculture urbaine n’étant pas une hypothèse aboutie aux vues de la pollution des sols en milieu urbain et l’inadaptation de la solidité des toits pour les recevoir.

Cette question alimentaire (pas encore celle de l’eau) dans une ville comme Bordeaux, s’invite partout, tout le temps, au travers des désirs de manger sain, bio ou de lutter contre la solitude, l’obésité et les maladies cardio-vasculaires. Cette question ressurgit particulièrement via la santé et les perturbateurs endocriniens.

Manquera-t-on de nourriture saine? / Ce qu’on nous donne est-ce trafiqué ? / Quel est le lien direct avec la terre ?

Nous nous posons tous ces questions tandis que le gaspillage alimentaire et d’eau, n’a jamais été aussi important.

On retrouve la même angoisse profonde dès qu’il s’agit de couper un arbre dans la ville car de plus en plus de personnes comprennent viscéralement qu’ils s’arrachent dangereusement de la nature, de ce que la terre fabrique elle-même.

 

L’énergie enfin…

Nous avons vécu des débuts de soulèvement populaire à Bordeaux, ces dernières semaines, pour la question du stationnement et la contrainte sur la liberté individuelle qu’elle posait. On peut naturellement revenir sur la façon de concerter… mais j’aimerais plutôt insister sur une évidence tue : la voiture propre, construite à partir de matériaux renouvelables à l’infini n’existe pas ! Les places sur l’espace public urbain pour les garer toujours plus nombreuses, non plus. En revanche, la pollution qu’elles entrainent et les maladies respiratoires qu’elles causent sont indiscutables.

Nous le savons tous très bien. C’est donc une question de santé publique de limiter le recours à la voiture.

Dans le registre énergétique, chacun devrait pouvoir savoir que les gros consommateurs d’énergie sont nos téléphones et autres tablettes, en permanence en veille. Notre consommation énergétique ne cesse d’augmenter et avec elle, les gaz à effet de serre et la pénurie. Notre descente énergétique n’a pas du tout commencé car elle n’est annoncée nulle part comme le chantier numéro un, qu’elle devrait être pourtant.

 

J’aurais pu choisir d’autres exemples mais ceux-là m’ont semblé les plus simples et les plus représentatifs de ce qui se sait sans vraiment se dire et qui justifie pourtant qu’on change radicalement nos manières de consommer de produire et d’être tout simplement.

J’aurais pu me contenter de parler de l’appel des 15 000 scientifiques alertant à la Une du Monde sur les pics caniculaires par exemple que subiraient les villes à très court terme mettant chaque vie en danger. J’aurais pu rappeler factuellement que Bordeaux vivra avec le climat de Seville en 2050, que le tourisme basé sur le ski dans les Pyrénées sera impossible car le manteau neigeux va être considérablement réduit en dessous de 2000 mètres d’altitude que le degré du raisin va exploser mettant en danger la filière viticole…

Quoiqu’il en soit, qu’il s’agisse de rapports scientifiques ou de ressentis instinctifs, il n’y a pas d’autre choix dans nos villes, et nous le savons tous, que celui d’adapter nos trajectoires.

 

Les lignes force à développer

Je me place en situation idéale de décision totale dans laquelle je ne suis pourtant pas. Je mettrais alors en œuvre une stratégie de résilience à l’image d’une centaine de villes dans le monde notamment à Paris qui l’a au moins affiché comme tel.

« Aux visions obsolètes de la smart city comme solution unique par le progrès technique générateur de performance dite salvatrice, au confort matériel sans limite, devraient succéder des plans d’adaptation fondés sur l’acceptation d’une sobriété et d’une solidarité indispensable à notre survie ».

Deux dynamiques conjointes devraient être déployées sans plus attendre :

  • Enclencher un plan de préservation totale des écosystèmes afin d’en garantir les services rendus, nourriciers, épuration, stockage de CO2…
  • Activer sans plus tarder un plan de descente énergétique pour sortir de notre addiction aux ressources fissiles et fossiles afin de préserver les biens communs dont nous sommes totalement interdépendants.

 

Ces deux dynamiques auraient le mérite de :

  • Conscientiser les citoyens efficacement
  • Stimuler les stratégies de coopération
  • D’augmenter le degré d’autonomie alimentaire et énergétique des foyers en cas de choc

 

La lucidité sur l’état de notre planète et sur la capacité des écosystèmes à soutenir nos modes de vie devrait désormais être l’étalon de toute politique publique.

Bien sûr, l’élu local ne dispose pas de toutes les compétences et prérogatives nécessaires à une action massive, globale et radicale, seule à même de changer la donne sur son territoire.

Je soumets à votre esprit critique quelques lignes force qui devraient s’appliquer (elles mériteraient évidemment chacune un long développement et des débats contradictoires). C’est dans le cadre d’un dialogue permanent avec Jean-Marc Gancille, Cofondateur de Darwin que ces éléments de réflexion se sont formalisés notamment.

 

  • Confier au plus haut niveau de la hiérarchie la charge de la résilience de notre territoire
  • Désartificialiser les sols au maximum par une politique massive de végétalisation
  • Stopper l’urbanisme commercial au profit des petits commerces
  • Réduire à sa part strictement obligatoire le nombre de grands projets d’infrastructures
  • Prioriser l’ESS dans tous les marchés publics
  • Prioriser totalement les transports publics en commun, accessibles
  • Engager un plan en faveur de la sécurité alimentaire
  • Penser la ville dans sa bio-région
  • Encourager la mutualisation de produits, de services et de savoirs à l’échelle de chaque quartier
  • Traquer le gaspillage de toute ressource matérielle et alimentaire par une stratégie globale de sobriété, de réemploi et de recyclage
  • Promouvoir le régime alimentaire essentiellement végétal
  • Privilégier le soutien aux entreprises qui contribuent à la transition écologique, contraindre en les y aidant résolument les autres
  • Former systématiquement et de façon systémique les citoyens à ces questions et a ces enjeux

 

Certains d’entre vous, je le sais, ont des sueurs froides à l’écoute de quelques une de ces dispositions radicales. Ces réactions sont normales : moi-même j’ai vécu cet état d’angoisse mêlé à celui du déni et ça ne m’a pas encore complètement quitté.

D’ailleurs ces pistes sont connues défendues depuis longtemps dans des milieux différents et on connaît leur succès mitigé : aucune élection à commencer par l’élection présidentielle (y compris la dernière qui a pourtant vu l’avènement d’un nouveau visage promettant de renouveler pratiques et discours) n’a placé les enjeux de l’anthropocène au sommet et en pré requis des réformes.

 

Les conditions de mise en œuvre d’un changement de trajectoire

Il y a et il y aura, la contrainte : les accidents climatiques ici et ailleurs en sont, qui imposeront qu’on s’adapte en temps réel de façon quasi militaire. Il existe malheureusement déjà, par exemple la population à cause de la sécheresse pourrait être privée totalement d’Eau ; c’est l’armée qui pilote la distribution.

En attendant et en n’espérant que notre changement de trajectoire ne soit pas exclusivement imposé par des accidents meurtriers graves, il faut parier sur l’intelligence collective, l’éducation, l’éveil des consciences du plus grand nombre.

A l’impossible, nous sommes tenus.

Comment convaincre que la prise en compte lucide du danger doit être une opportunité autant qu’une nécessité ?

 

2 directions doivent être prises avec plus d’intensité :

  • Toujours plus de transparence pour plus d’Intelligence
  • Toujours plus de collaboration pour plus d’Agilité

 

Nous devons muscler les capacités d’Adaptation des citoyens : ils doivent davantage collaborer et innover dans la frugalité et dans le partage.

Nous devons Renforcer la capacité de résilience des habitants.

 

Plus de transparence, cela passe par :

  • La publication continue d’indicateurs de la santé des habitants de la ville et de l’évolution du stock de toutes nos ressources vitales
  • La formation et la sensibilisation systémique des citoyens, entrepreneurs, locataires (presque 70% des Bordelais sont locataires) aux conséquences de leurs usages, aux bons gestes à appliquer pour leur santé et pour leur portemonnaie
  • La formation dans tous les lieux d’Enseignement sur la réalité écologique enjeux et nécessite de l’action
  • La remise en contexte systématique d’une décision publique face aux enjeux de l’anthropocène (Bordeaux la nuit / mobilité / tourisme par exemple doivent très appréhendés par ce prisme) ce qui impose que nous les élus fassions systématiquement ce travail de remise en contexte

 

Plus de collaboration, cela passe par :

  • Des incitations à innover autour de la résilience : réemploi, recyclage, lutte contre toutes les formes de gaspillage,
  • Le soutien à tous les métiers de proximité sans exception comme par exemple les éco-gestionnaires d’îlots, les médiateurs en tous genres
  • L’incitation à toutes les formes d’intelligence collective, de partage, par exemple autour de la réalisation d’équipements et de logements flexibles modulaires adaptables réversibles, de soutien à toutes les manifestations conviviales à petite échelle, à toutes les formes de transmission des savoirs

 

En conclusion, je dirai que de plus en plus de personnes s’intéressent à la collapsologie qui est l’exercice transdisciplinaire d’étude de l’effondrement de notre civilisation. Celles-là pensent qu’il est trop tard pour éviter les conséquences de l’inévitable basculement climatique, et qu’il faut s’activer désormais sur la préparation de l’après effondrement.

Je n’en suis pas là bien sûr :  je crois en nous, profondément, en notre capacité d’empathie et dans notre sens critique. Il me semble que si vous êtes dans cette salle pour entendre ce débat c’est que vos capacités dans ces domaines sont immenses. A l’extérieur de cette salle, ils sont nombreux à les avoir aussi : alors ensemble je suis certaine que nous pouvons surmonter les défis de l’anthropocène.

 

Une réflexion sur “Intervention « L’anthropocène : le défi pour les villes »

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