Recadrages en fanfare

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

Sur la plage. En vacances. « Allo, bonjour, alors ce recadrage, vous l’avez vécu comment ? ». Sa question, elle l’a posée à toute allure, je la sentais même un peu surexcitée à l’autre bout du fil. J’ai du m’extirper de ma léthargie dans la seconde. Depuis vingt-quatre heures en vacances, loin, ailleurs, je commençais doucement à purger mon esprit de toutes mes préoccupations d’élue. J’étais partie plutôt sereine après deux jours aux côtés d’Alain Juppé, fait rarissime. Nous avions passé la première journée dans un quartier populaire à la rencontre d’acteurs de terrain, la deuxième dans son QG de campagne parisien avec les animateurs de ses groupes pour les primaires.

Je lui demande de quel recadrage elle me parle. Le matin-même s’est tenue une réunion d’adjoints dont les moments les plus singuliers sont systématiquement retransmis à la presse, les auteurs des indiscrétions n’étant jamais les mêmes. Le patron a fait sortir son administration pour désigner sa dauphine à la mairie, désormais bordelaise, qui serait aussi la candidate sur la deuxième circonscription pour la députation, malgré les règles du non cumul. Il souhaitait mettre un terme à toutes les ambitions de ceux de son équipe, lesquels, sans être nommés, se reconnaîtraient. Il avait été très agacé par un article de blog lu par quelques milliers de personnes dans lequel l’auteur s’était permis de présenter le choix pressenti d’Alain Juppé pour sa succession comme un objet de débats et non pas comme une évidence incontestée. Une colère froide, s’abattit donc sur ses lieutenants ce matin-là. A aucun moment, il n’avait dit aux proches qu’il avait formés ce qui nous manquait définitivement, selon lui, pour lui succéder, ni pour dire aux Bordelais en quoi son choix était bon et qu’il serait fait sans leur vote ainsi que la loi le permet. Tout cela devait se comprendre et s’accepter par tous parce qu’il l’avait proposé ainsi. Qu’un observateur ait pu douter que ça le soit méritait un recadrage général. Voilà comment, début 2016, il a pris le temps de dire que, s’il devenait président de la République, les élus de sa majorité devraient voter pour celle qu’il avait choisie. Ceux qui n’acceptaient pas cette règle pourraient très facilement être perçus comme infidèles, idiots et/ou jaloux.

 

L’univers politique est souvent décrit comme cruel. Je préfère dire qu’il est codifié. Ceux qui édictent la règle font et défont les parcours de celles et ceux qu’ils choisissent pour les accompagner dans le leur jusqu’à décider parfois qui présidera après eux à la destinée de grandes collectivités. Ma reconnaissance est au moins aussi grande que ma loyauté à l’endroit d’Alain Juppé. En dix-huit ans, j’ai appris, dans son environnement proche, à dominer mes émotions, à agir concrètement au service des Bordelais, à développer mon sens critique et à assumer mes responsabilités. C’est précisément parce que j’ai une conscience aiguë de tout cela et que je suis comme beaucoup d’autres, très lucide sur les nouvelles attentes démocratiques des citoyens, que je considère que son choix pour sa succession mérite qu’on s’y attarde. Il s’agira, après lui et à sa place, de gérer l’une des plus grandes villes de France et peut-être également la métropole tant les destins des deux collectivités sont liés. Il a donc décidé de faire venir une personne de la grande entreprise et de Paris dès 2014, sans mot à quiconque. Lui aussi avait été imposé en son temps par son prédécesseur, Jacques Chaban-Delmas. Il était alors Premier ministre de la France et haut fonctionnaire d’Etat de formation. C’était en 1995, il y a 22 ans. Aujourd’hui, en pleine interrogation sur le malaise démocratique, la méthode était la même.

Cette séquence de vie me fit basculer dans une réflexion décisive. Après quelques jours de débats intérieurs et d’échanges avec ma famille et mes amis, voilà alors ce qui m’apparut clairement. Je suis une citoyenne non encartée qui fait de la politique. Je suis convaincue que « la politique » reste le moyen le plus efficace de transformer la société, que les défis que nous avons à surmonter sont historiques, que nos modèles de développement sont obsolètes. Les chantiers à conduire dans tous les domaines sont immenses. Leur réussite dépend de la capacité que nous aurons, nous les élus, à nous remettre en cause, à faire évoluer radicalement les pratiques administratives et les nôtres, à donner aux citoyens une place centrale. Le recadrage d’Alain Juppé, auquel je n’ai pas assisté, mais qui m’était destiné comme à tout son entourage local, aura été un formidable révélateur. Il a indirectement conforté ma décision de participer bien plus activement aux côtés des habitants, à leur avenir et à celui de Bordeaux. Il m’a aussi probablement libérée. La vie est bien faite, vraiment.

Nous eûmes à vivre d’autres recadrages assez sévères qui laissèrent quelques traces, plus forcément sur nous mais sur des anonymes, des citoyens électeurs que cet exercice particulier de la politique étonne.

La suite mercredi prochain

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2 réflexions sur “Recadrages en fanfare

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