En route pour le SAMU, la douceur des mots

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

J’avais finalement réussi à le faire venir au SAMU social sans difficulté. Nous roulons la nuit, il a entendu, comme moi, l’équipe lui dire que des familles dorment dehors. Il me dit doucement : « Tu sais Alex, il faut que tu prennes du recul, on ne peut pas apporter une réponse pour tous ces publics, c’est impossible, ne te mets pas trop de pression ». J’étais rentrée chez moi un peu ko, un ex-premier ministre de mon pays me demandait, comme mes proches et comme finalement tous ceux avec lesquels on discute de ces sujets, de me rendre à l’évidence : ça ne serait pas possible de mettre un terme à ces drames. Je n’ai jamais réussi à accepter ce renoncement et je continue de penser que nous pouvons rendre leur dignité à tous ceux qui en ont besoin, au moins dans notre pays, au moins dans notre rue, au moins à quelques mètres de notre propre corps.

Le lendemain matin, il m’appelle. Il a écrit un article pour son blog, il y parle de la famille avec les petits qui lui ont été décrits la veille ; il ne cache pas cette réalité. Il me remercie de cette visite. Il est comme ça aussi : lucide sur la détresse, capable de s’en révolter encore.

Elle sait ce qu’elle me doit

Je l’attends, comme tous ses élus le font pour chacune des manifestations qui correspondent à leur champ d’activité. Il nous revient la charge de lui présenter nos contacts, de le mettre immédiatement dans les meilleurs dispositions qui soient. J’aime beaucoup ces moments. Ce jour-là notre accueillant lui glisse que j’ai fait beaucoup sur les questions sociales. Il répond presque abruptement : « Oui, j’ai fait un bon choix, je suis content de moi. Elle sait ce qu’elle me doit ».

De quoi repenser à une passe d’armes entre Hugues Martin et Alain Juppé lors d’une réunion de majorité : « Je sais ce que je lui dois, il sait bien, lui aussi, l’inverse ». Nous le savons tous. Je ne l’oublie jamais et je m’y soumets non comme une obligation désincarnée mais comme la preuve continue d’une loyauté à l’homme.

Le rempart

Depuis des semaines, je n’ai quasiment plus aucun contact avec Alain Juppé, occupé qu’il est à être candidat, obsédée que je suis à préférer aux inaugurations le travail de terrain sans protocole. Nous avons une réunion. Comme souvent, ses interlocuteurs veulent lui dire que tout va bien, que tout ira bien, qu’il ne s’inquiète de rien. De fait, il a parfois une vision imparfaite de la réalité. A force de devoir économiser ses mots devant lui, de ne retenir que l’essentiel, on peut tromper la réalité en la gommant de tous les états d’âmes et de toutes les difficultés relationnelles et techniques.

Cette réunion était caricaturale : on lui présentait une situation idéale, qui n’était objectivement pas du tout la réalité. N’en pouvant plus, j’exprime à haute voix mes doutes. Il s’esclaffe : « Avec toi ma petite poulette, on en fait jamais assez ! ». Les autres hallucinent. Je me tais. Il vient de me parler comme à une enfant. A la fin de l’entretien, il me retient. « Tu vas bien ? Pas de souci personnel ? ». Il y aura longtemps eu cela entre nous : notre affection mutuelle aura été un rempart parfois infranchissable pour parler vraiment de politique. Pour le faire, il me restait l’écrit : mes fameuses notes dont la production se réduisait, toute accaparée que j’étais à produire moi-même les actions qu’avant je lui conseillais comme beaucoup d’autres, de mettre en œuvre.

La suite mercredi prochain

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