« A Bordeaux, médiation et reconnaissance facilitent l’intégration »

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

Tribune. Journal Le Monde. 17 octobre 2013. Par Alexandra Siarri.

« Serions-nous devenus incapables en France de gérer l’afflux d’une communauté de près de 20 000 personnes ? Notre système politique, économique et administratif est-il à ce point en échec que nous ne sachions rien faire d’autre que d’avouer une double impuissance : celle d’intégrer et a contrario celle d’expulser hors de nos frontières ? Sommes-nous collectivement à ce point perdus pour accepter sans broncher l’indéfendable : ne savoir intégrer qu’une minorité et évacuer la majorité restante de squat en squat en la condamnant à une errance définitive et sans droits, en nous condamnant tous à en être les témoins forcés ? En somme, notre grande nation avec sa longue tradition démocratique et sa conception universaliste des droits de l’homme ferait face à une impasse ! Et d’aucuns prétendent ici et là, sur la quasi-totalité de l’échiquier politique, que cette situation vient de l’identité même de cette communauté. Et voilà comment surgit la question rom.

Mais la justification ethnique de ce constat d’échec est gravissime : elle est infamante au regard de notre devoir de mémoire. Elle est en plus aveuglante car la seule et vraie question qui vaille est celle de la misère qui accable certains, les obligeant parfois à une migration coûte que coûte. Il est dit, mais insuffisamment su et répété, que le nombre d’Européens très pauvres sollicitant nos dispositifs d’urgence a explosé ces derniers mois. Les Roms ne sont donc pas un problème à part mais le révélateur d’un phénomène d’hyper précarisation. Le vide de l’Europe sociale est vertigineux. Ce devrait être le sujet d’études et de propositions de tous les acteurs politiques par-delà les petites phrases politiciennes qui abîment notre légitimité d’homme et de femme politiques en nourrissant nos ego. La présence chahutée de la population rom sur notre territoire doit donc être saisie comme une occasion exceptionnelle de revisiter nos fondamentaux, mieux, de nous ressaisir. Nous devons amorcer la refondation de notre système de solidarité, de ce bouclier à bout de souffle pris au piège d’un empilement de dispositifs dimensionnés en fonction de budgets et non pour des besoins recensés.

Le système vacille, car son manque de souplesse lui interdit de s’adapter aux nouveaux publics, aux nouvelles formes de vulnérabilité sociale, au nouveau contexte. La communauté rom est en quelque sorte la synthèse parfaite de tous les changements que nous devrions opérer dans notre modèle de solidarité et d’intervention sociale.

Au plus près des réalités. Ce que je défends ici n’est pas seulement le fruit d’un militantisme politique, d’un engagement citoyen fraternel, d’une quête philosophique ou d’un désir d’humanisme. Ce que je défends est avant tout fondé sur mon expérience et ma responsabilité d’élue locale de terrain à Bordeaux. Comme d’autres, je me suis exposée à l’âpreté de ce sujet explosif. Les squats sont des lieux de misère dans lesquels des stratégies de survie génèrent des abus de toutes sortes. Il est terrible de vivre dans un squat. Il est terrible de vivre auprès d’un squat. Aucune de ces deux évidences ne doit être niée. Au nom des deux, il faut agir en profondeur et ne rien occulter des complexités.

Mais soyons honnêtes et lucides : pour agir, il faut connaître. Pour connaître, il faut « aller vers », instaurer et animer le dialogue, porter l’exigence républicaine au plus haut. L’exigence républicaine s’impose à chacun de nous : elle protège et oblige. Personne ne doit s’en exonérer : ni les administrations, ni les élus, ni les citoyens.

Nous avons à Bordeaux opté pour la médiation en mandatant des travailleurs sociaux pour aller au plus près des réalités. Leurs missions sont « simples » : connaître chaque occupant, lui permettre d’accéder à ses droits fondamentaux – scolarisation, domiciliation, santé, hygiène – lui imposer de respecter la tranquillité et la sécurité publique et puis partager cette connaissance acquise avec les autres acteurs impliqués. Pour réussir pleinement, la médiation ne doit pas être un énième dispositif spécifique mais faciliter et garantir l’accès au droit commun de l’intégration comme de la sanction.

Comment, sans cette connaissance sérieuse des populations, les décisions prises de quelque nature que ce soit pourraient-elles être justes et durables ? Ne s’agit-il pas là de la mission centrale d’un élu, connaître son territoire et ses concitoyens ? La complexité n’impose-t-elle pas aussi des décisions discutées qui ne seront efficaces qu’adossées à l’engagement mutuel, solidaire et contractualisé, de tous les échelons territoriaux et de l’Europe. Nul ne devrait pouvoir s’exonérer d’y travailler. Rien, vraiment rien n’est impossible, à condition de ne plus laisser à aucun responsable politique le choix de croire que la lutte contre la misère est peine perdue. L’exigence républicaine est un principe non négociable : c’est grâce à elle qu’ensemble nous continuerons à faire société.

Jusqu’en 2012, la ville de Bordeaux a accueilli plus de 700 Roms vivant dans des squats. Après deux années de médiation et d’intégration, ils sont près d’une centaine à y être restés. »

 

Cette tribune a significativement marqué mon mandat, elle m’a permis de consolider ma légitimité auprès des acteurs sociaux. Elle m’a aussi enfermée dans un statut de mère Teresa locale, du XXIe siècle. Alors même que ma vision globale de la gestion municipale se construisait, d’aucuns voulaient me réduire à la figure de l’exaltée, de l’utopiste, de la furie des causes perdues.

Les élections présidentielles auront été chaotiques pour moi : ma proximité à la famille politique d’Alain Juppé, bien que non formalisée par l’appartenance à un parti, bien que revendiquée proche du gaullisme social, m’exposa à des interpellations douloureuses tant les discours de Nicolas Sarkozy sur la figure de l’étranger et sur l’assistanat supposé de nombreux Français percutaient de plein fouet mes convictions et la réalité de mon travail quotidien. C’est de là que j’ai tiré une certitude : le nombre d’étrangers qui migrera dans notre pays du fait d’actes de guerre et de misère sera exponentiel inéluctablement, aucune frontière n’empêchera cela durablement ; on n’arrête ni la faim, ni la peur ; la question des frontières est totalement à réinventer et dans une ère d’hyper mondialisation, d’hyper connexions, les circulations des hommes sont radicalement nouvelles, un nouveau nomadisme culturel s’invente. Il ne s’agit plus de nier ce monde sans frontières mais de se l’approprier pour y défendre ses valeurs et y saisir les opportunités qu’il offre, l’esprit ouvert à 360 degrés.

Mes deux dernières années d’exercice du mandat d’adjointe aux nouvelles précarités m’ont permis de mesurer la situation très difficile des acteurs sociaux, notamment des fonctionnaires : pressurisés par un nombre de plus en plus importants de bénéficiaires, faiblement formés sur la durée, ils incarnent pourtant notre attachement à un modèle social devenu, d’un certain point de vue, obsolète.

Tout de suite après les élections présidentielles, on a glissé vers les législatives. La deuxième circonscription, parce qu’elle a été perdue en 2007 par Alain Juppé, reste une plaie béante pour notre majorité. On dit qu’elle est aussi le symbole du renouveau de la population bordelaise, qu’elle est habitée désormais de plus en plus par des « bobos parisiens » ; je préfère penser qu’elle devient multiple et moderne, ouverte sur le monde.

 

La suite mercredi prochain

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