Les aventures de la Bagagerie

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

 

Une Bagagerie est un lieu équipé de douches, de toilettes et de consignes pour des personnes en grande détresse. La majorité d’entre elles sont sans domicile. Ce lieu permettait en outre à ces publics extrêmement vulnérables de se reposer, par exemple en prenant un café, mais surtout de renouer du lien en discutant avec l’une des deux hôtesses d’accueil. J’avais suivi ce projet, non pas comme une nouvelle offre de service mais comme une aventure humaine.

Un petit groupe de personnes de la rue, ou quasiment, avaient pris possession d’un immeuble vacant dont la Communauté urbaine était propriétaire. Ce bâtiment, acquis par la collectivité, serait transformé en logement social un jour. Sans que personne ne sache dire à quel horizon, ce jour-là arriverait. La construction de logements sociaux fait l’objet de tant de recours de riverains, effrayés par la potentielle dévaluation de leur bien, retardant ainsi considérablement la mise en œuvre des chantiers. Nous étions donc dans le registre de l’occupation sans droit ni titre d’un bien. Cela contrevient au droit constitutionnel de propriété. Cette règle fondamentale est indiscutable, mais elle peut-être appréhendée avec souplesse quand les travaux prévus sont lointains. Je suis donc allée rendre visite à ce groupe de personnes dans leur bagagerie improvisée. Ils y avaient organisé ce service de fait. S’y trouvaient très tranquillement installés, des hommes et des femmes fatigués, soulagé d’avoir trouvé ce lieu paisible dans lequel ils se sentaient bien car il était tenu par des individus ayant connu un parcours presque similaire au leur.

La nécessité de construire, avec les services et les représentants de ce groupe, un vrai projet officiel de bagagerie est tout de suite apparue. Un projet pérenne avec des financements stables, une assurance, un cadre, un lien avec les autres dispositifs. En revanche, la parole de ceux qui avaient fait cette bagagerie sans nous attendre était au cœur de nos discussions : faire « pour et avec » exige de changer radicalement nos pratiques. Il faut prendre le temps de se parler vraiment, d’entendre des histoires de vie qui permettent ensuite de construire les contours du projet. Il faut accepter un autre rythme d’échanges, un autre registre sémantique, une autre prise en compte des réalités de la rue et des réalités administratives. Ce projet fut différent de tous ceux que j’ai eu à conduire ensuite parce qu’il était incarné, vital, collectif. Il nous aura fallu de longs mois pour rapprocher nos points de vue, ouvrir un lieu et permettre aux deux hôtesses bénévoles de le rester mais avec un contrat qu’elles n’auraient jamais décroché si elles avaient dû passer un entretien. Elles n’avaient, l’une et l’autre, aucun diplôme de travailleur social, ni probablement aucun parcours scolaire adapté à leurs missions. Sauf qu’en l’occurrence, en tant qu’autodidactes expertes d’usage, elles étaient plus qu’à la hauteur de l’enjeu de la bagagerie, lieu indispensable dans une ville telle que Bordeaux qui ne sortait pas des cartons pour des dizaines de mauvaises raisons. Elles l’avaient imposé avec efficacité et un certain professionnalisme.

Je nous croyais sortis d’affaire quand un bailleur social nous a proposé un local rue Ausone, en centre ville. Tout enfin allait se concrétiser. Ces publics fragiles seraient pris en charge, reconnectés, remobilisés et moins laissés pour compte dans l’espace public. Seulement voilà, j’avais oublié un élément essentiel : informer les futurs riverains de ce projet de bagagerie. Ce fut un oubli impardonnable mais probablement le plus instructif de tous. Mille signatures noircirent immédiatement une pétition. Une réunion d’urgence fut montée avec des riverains et commerçants furieux. Il a fallu tout expliquer et accepter que les longues semaines de concertation entre les futurs usagers de la Bagagerie et les institutions ne calment pas tout de suite la colère des riverains. Mais comme un travail très sérieux avait été fait, j’ai pu le présenter et avec lui toute la sincérité de cette démarche exceptionnelle. Les riverains prirent la mesure de cette aventure et certains y participèrent à leur tour activement et positivement. Le danger était écarté.

 

La foule dérape

Mardi. Quartier de la gare. Quasiment en même temps que le projet de la Bagagerie, il fallut assumer un autre projet de lieu d’accueil d’une douzaine de jeunes errants avec chiens. Un dossier porté par un partenaire extérieur cette fois, mais objet des mêmes peurs et colères des riverains. L’épisode fut nettement plus violent encore. Je n’ai rien oublié de cette violence. Après l’affaire de la Bagagerie, nous décidons, avec mon collègue adjoint de quartier, de faire du porte à porte pour parler aux riverains de ce projet appelé PRODOMO. Il en est à son quatrième mandat, mesure plus d’1m90. Ce grand gaillard, puissant physiquement, me rassure. Je suis adjointe depuis quelques petits mois. Nous nous rejoignons devant la Maison de quartier. Il y a du monde. Les riverains nous interpellent très vite, très bruyamment, de manière désordonnée avec de grands gestes. Ils nous entourent : leur cercle se rapetisse à mesure que leur colère se libère. C’est une foule excitée qui s’abat sur nous. Mon collègue me dit de nous séparer pour faire baisser la pression du nombre. Je parle ; ils ne m’entendent pas. Puis je tombe, mon sac s’ouvre. Enfin un anonyme réagit, se rend compte de la transgression, de l’excès en cours. Le calme reviendra peu à peu deux heures après des échanges de plus en plus apaisés. On se retrouve tous les deux dans sa voiture. J’ai eu peur, terriblement peur. Le soir, mon corps se tétanise, le médecin passe : « Rien de grave me dit-il, c’est juste la peur de la foule qui attaque ».

 

Ces deux expériences m’ont forgée. Les deux lieux ont été ouverts : il n’y a plus jamais eu d’incidents majeurs. Ils auront été des sujets d’interventions dans de nombreux colloques, de discussions avec les professionnels, d’articles de presse.

Faut-il demander aux riverains leur avis quand on ouvre un lieu d’accueil pour publics très vulnérables, un lieu d’apaisement tenu par des grands professionnels, un lieu comme solution face aux rassemblements anarchiques dans l’espace urbain ? Cette question, il faut se la poser en permanence, à chaque opération, sans jamais perdre de vue que plus il y aura de lieux, moins les riverains auront peur.

J’ai vécu une délégation de combats. Ces deux luttes fondatrices m’ont décidée à créer une association, « Les Bruits de la rue », avec des connaissances et amis, issus de tous les milieux afin de faire entendre des débats profonds sur les enjeux de précarité dans l’espace public, hors de la mairie. Il s’agissait de ne plus laisser l’urgence prendre le dessus, de ne plus être pris en otage par l’irrationnel. La question s’est posée très vite de savoir pourquoi je créais une association en dehors du dispositif municipal. Les raisons étaient simples : mes amis cofondateurs ne l’auraient pas compris et n’auraient alors pas été intéressés par la démarche si elle avait été portée par l’adjointe. Ils souhaitaient garder férocement leur indépendance et leur liberté de dire. J’avais organisé une rencontre entre mes collègues élus de la ville et les membres de l’association pour dissiper les inquiétudes : le résultat fut mitigé. Les uns voulaient rappeler ce qui existait déjà, se sentant mis à mal par des propositions qu’ils pensaient relever de leurs responsabilités autant que de leur pré carré, les autres ne voulaient pas savoir ce que la municipalité faisait ou envisageait de faire, considérant que le comprendre c’était déjà se perdre un peu, et en tout cas perdre de sa créativité et de son insolence productive.

C’est au milieu de ces débats de posture que j’ai compris la nécessité d’opérer un changement radical du positionnement de l’élu. Il ne peut pas tout superviser : c’est vain et improductif. Il doit aussi laisser se développer la production citoyenne, l’accompagner même si elle porte en elle parfois des éléments de disqualification de l’action politique classique. Elle engendrera des possibilités nouvelles mais aussi des conclusions similaires à celle de l’institution, donc des conclusions communes. Il faut courir le risque de laisser s’exprimer la controverse dans l’action au profit de l’intérêt général. Ce n’est pas de la naïveté ou de l’inconscience que de le vouloir, c’est au contraire l’oxygène d’une forme d’éducation populaire que nous n’aurions jamais dû délaisser. Assez vite dans notre association est apparue la double nécessité d’organiser des conférences et de conduire des actions concrètes.

 

La suite mercredi prochain

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