Mademoiselle Noailles veut me voir

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

Vendredi après-midi. Rencontre inattendue. On me fait dire que Simone Noailles veut me voir. Je sais d’elle ce qui se dit par tout le monde : elle était une maîtresse femme très proche de Jacques Chaban-Delmas, comme de tous les acteurs associatifs et de bon nombre de bénéficiaires. Elle consacrait sa vie à l’action sociale et son départ lui valut une pleine page du Monde pour retracer son action dont les fondations sont encore les nôtres.

Je viens d’entrer dans son appartement, elle me demande de m’approcher : « Alors c’est vous qui prenez le relais ? J’ai voulu vous voir pour vous dire ce que vous devez savoir et ce auquel je tiens et qui doit être respecté ». Elle me parlera deux heures de tout ce qu’elle a construit durant ses mandats, des causes qu’elle a défendues. Je me risque à une réponse pour m’extraire de cette pression aussi subite qu’inattendue : « Vous savez bien que je ne suis pas seule à agir dans le social et je ne sais pas si je ferai de la politique longtemps ». Elle me répond avec amusement, « Je sais que si justement et je voulais vous donner un conseil important. N’oubliez rien des héritages. Bordeaux est une ville d’histoires : la grande et toutes les petites. Passez du temps à les comprendre autant qu’à recevoir vous-même le plus de Bordelais possible et tout se passera bien ».

Un conseil qui faisait déjà partie de moi inconsciemment mais qui deviendra une évidence au fil de mes expériences.

 

J’ai toujours voulu m’investir pour le collectif d’aussi loin que je m’en souvienne. J’ai toujours eu le désir de comprendre comment des mécaniques relationnelles génèrent, ou pas, une société apaisée, comment le contrôle social s’organise sans étouffer les conditions d’exercice de nos libertés, comment l’objectif du progrès social n’est pas confondu avec celui du contrôle social.

J’avais été profondément marquée par le livre de Michel Foucaud, Surveiller et punir, décrivant cette mise en marge institutionnelle de tout individu jugé menaçant par sa différence. Convaincue que la fraternité dans notre triptyque républicain nous engage à appréhender l’autre comme son semblable, son frère, sans référence religieuse, l’action sociale me paraissait être une voie d’engagement idéale pour agir, autant que pour comprendre. Ne pas se contenter de constater des désordres, des anomalies, des injustices mais au contraire jouer des possibilités qu’offre l’entrisme pour se retrouver au cœur du système : voilà quelle était ma motivation pour poursuivre mon parcours. J’ai longtemps pensé qu’être élue, d’abord à l’action sociale, me permettrait de voir tout ce qui dysfonctionne dans notre démocratie, tout ce qui explique que des hommes et des femmes se retrouvent dans des situations de grande vulnérabilité, exposant la majorité à l’obligation de les prendre en charge, ou à contrario à subir les conséquences d’une prise en charge défaillante. J’ai toujours été convaincue que c’est en voyant ce qui ne marche pas pour certains qu’on pourrait trouver ce qui marcherait mieux encore pour le plus grand nombre.

Les élus des communes, plus que n’importe quel autre élu, doivent créer les conditions idéales d’une cohésion sociale de grande qualité sur leurs territoires pour libérer les initiatives et organiser une prise en charge performante de tous ceux qui temporairement, ou durablement, n’y parviennent pas. Le Projet social m’a permis de franchir un pas décisif dans la compréhension de ces enjeux. Sur le plan humain, ce fut une expérience exceptionnelle : des situations les plus chaotiques on voit le meilleur et le pire de l’humanité, on retient surtout que jamais rien n’est perdu définitivement.

J’étais juste au commencement alors d’une nouvelle tranche de vie. Vint le temps des élections régionales et avec lui celui d’une aventure humaine d’un tout autre genre.

La suite mercredi prochain

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