Faire sa mue

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

Jeudi matin. Bureau du directeur de cabinet d’Alain Juppé. « Bonjour Ludovic, j’aimerais vous parler de ma délégation : j’aimerais en changer ». Sa réponse est directe : « Pour quoi faire ? ». Je lui explique que je travaille maintenant beaucoup avec Véronique Fayet autour de son Projet social, toujours autour des questions de logement mais moins sur des enjeux de bâti et plus sur ceux des habitants. « Très bien, pas besoin de changer donc, vous êtes toujours en charge de l’éco-habitat et de l’énergie, ça ne change rien. Et puis attendez, Alex, nous ne sommes pas à la fin du mandat : tant de choses peuvent arriver encore, vous êtes en mue ». Oui, il avait raison : il y aura ensuite une élection régionale, notre maire sera à nouveau ministre… C’est à chaque élu de faire de son mandat ce qu’il en veut vraiment, son titre est seulement un passeport.

Véronique a pesé sur ma conception de l’action politique. Elle m’a permis de comprendre qu’il faut agir avec les citoyens, jamais sans eux, même si c’est pour leur bien. C’est une évidence qui s’applique pourtant rarement : il est très complexe de sortir de ses certitudes pour écouter sincèrement les autres. Au fil de nos discussions, elle m’a proposé de suivre une formation d’ATD Quart Monde pour m’y aider.

Je n’oublierai jamais

Paris. Tôt le matin. Il pleut. Derrière un grand portail qui protège un bâtiment d’inspiration stalinienne, je découvre les autres stagiaires venus à cette formation « Le croisement des savoirs » d’ATD Quart Monde. 50 % d’entre eux sont usagers de CCAS – Centre Communal d’Action Sociale -, les autres sont des décideurs institutionnels comme moi, élu ou fonctionnaire. Le principe de la formation est simple : nous avons tous des savoirs, de l’expertise, à nous d’en avoir conscience, à nous de la partager.

On nous engage d’abord dans des petits exercices simples pour faire tomber nos masques. Il faut répondre très vite à des questions basiques placées sur de petits écriteaux et montrer à tous les autres la réponse rédigée aussitôt.

 

Première question : quelle est la personne la plus importante du CCAS ?

Réponse des institutionnels : la directrice ou le directeur

Réponse des usagers du CCAS : l’hôtesse ou l’hôte d’accueil

 

Deuxième question : Qu’est ce que vous inspire un travailleur social ?

Réponse des institutionnels : La protection et le soutien

Réponse des usagers du CCAS : le risque de se faire enlever ses enfants

 

En cinq minutes tout était dit.

 

Le reste de la journée nous a permis, grâce à une multitude d’exercices courts, de comprendre à quel point les protocoles administratifs, nos mots, nos fonctionnements, peuvent être ravageurs. Nos procédures pour garantir l’égalité de traitement et une certaine efficience sont parfois tellement désincarnées qu’elles produisent de la méfiance, parfois même une forme de maltraitance.

Le deuxième jour, le formateur nous a demandé d’écrire une histoire vraie, une histoire vécue impliquant des usagers du CCAS et des représentants institutionnels, une histoire qui nous aurait marqué spécifiquement par l’intensité de son impact ou par l’incompréhension qu’elle aurait pu susciter. Chacun s’est plongé dans l’exercice parfaitement conscient de l’intérêt de l’écriture. Puis, au hasard, le formateur nous faisait lire à haute voix un texte d’un autre camarade, pas le sien. Il y avait une grande émotion dans la salle : nos souffles étaient courts. Nous avons découvert, avec d’autres mots que les nôtres, ce qui se ressent face à des événements connus ou inconnus. C’est troublant de retrouver un peu de soi dans chaque histoire, mais aussi d’entendre dans les commentaires post-lecture des interprétations divergentes, qui font une lumière totale sur les vérités de chacun.

Ces deux journées nous ont changés : je n’ai plus jamais oublié que ce que l’on dit n’est pas forcément entendu ni compris en tant que tel, que ce que l’on dit n’est même jamais totalement ce que l’on a réellement vécu ou conscience d’avoir vécu. C’est parfois tellement complexe d’être en ordre et en harmonie avec soi-même que le fait de capter l’autre est un défi saisissant. Le mythe de la caverne prend tout son sens. Lorsqu’on est élu, on doit, plus que n’importe qui d’autre, laisser cet autre s’exprimer pleinement. Par delà la patience et l’écoute active, il faut vouloir libérer la parole, non pas comme une fin en soi, ni même comme l’évitement d’un risque, mais comme autant d’occasions de faire société par la prise en compte de toutes les différences, de tous les paradoxes, de toutes les capacités. Beaucoup plus tard, je reviendrai dans ce bâtiment en tant que vice-présidente de l’Union Nationale des CCAS. Les visages des stagiaires ne m’avaient toujours pas quittée.

La suite mercredi prochain

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