Dans mes mains : le sort de cette femme et de ses petits

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

Mardi. 3h45. En pleine nuit. Je suis d’astreinte. On frappe à la porte, je suis inquiète : à cette heure-là, c’est forcément grave ! J’ouvre et je m’étonne de découvrir un chauffeur de la mairie avec en main un parapheur et la mine très sérieuse. Il vient me faire signer une hospitalisation d’office. Je vais devoir apposer ma signature sur un document officiel sur lequel un médecin, que je ne connais pas, décrit en quelques lignes les raisons qui lui font demander à la mairie qu’une personne soit prise en charge dans un hôpital psychiatrique.

Je m’effondre sur le canapé. La maisonnée est réveillée aussi, passablement inquiète, ce qui m’oblige sur le champ à reprendre le dessus. Je lis le document. Une femme d’une trentaine d’années a suspendu son bébé de cinq mois par le pied au dessus du hall de la gare, dans le vide, devant son fils de cinq ans.

Il n’y a pas plus de détails, mais ceux-là suffisent : il faut signer. Je me rendormirai mal en pensant à cette famille, en me posant toutes sortes de questions. N’aurais-je pas dû demander une contre expertise ? Ne fallait-il pas aller voir cette femme perdue ?

Aux aurores, j’appelle l’hôpital, je dis qui je suis, je raconte la signature. Impassible, mon interlocutrice me répond sur un ton neutre, presque médical. « Je ne peux rien vous dire sur ce dossier, ne vous inquiétez pas, vous avez fait votre part, bonne journée madame. »

Plus tard, en réunion de majorité, je parlerai de cet événement inédit pour moi et franchement douloureux. Les autres me regardent avec tendresse ou étonnement. Alain Juppé tranche « C’est comme ça les hospitalisations d’office, c’est le métier qui rentre Alexandra, c’est tout ! ».

Derrière le rideau rouge : repas des donateurs d’Agora

Dans les salons de l’hôtel de ville. Une soirée d’été. Agora est cet événement national, organisé à Bordeaux pour les « happy-fews » certes, mais qui garantit l’intensité du désir des architectes et des urbanistes de renom pour notre ville. La prêtresse de l’événement, docteur en philosophie de formation, fidèle parmi les fidèles d’Alain Juppé, femme d’entregent entre mille, aura été celle grâce à laquelle la vision du maire sur l’évolution urbanistique de sa ville a pris toute son épaisseur. Comme toujours dans ce type de duos, il y a du mystère. Occupée à ce qu’elle estimait être l’essentiel et qu’elle faisait de façon magistrale, elle n’avait du temps que pour Alain Juppé. Nous faisions, nous les petits conseillers, pâle figure. Pour autant, mon nouveau statut s’était traduit de manière mécanique par une invitation à ce dîner select.

J’y arrive habillée dans un entre deux, ne sachant pas encore la tenue à porter pour ce type de repas : aucune note ne m’avait été donnée m’expliquant de quoi il s’agissait, ni ce qu’il y avait à faire. J’en conclus qu’il fallait être ambassadeur de Bordeaux et donc de l’événement en étant la plus naturelle possible. Pourtant, malgré l’apparente facilité de la mission, mes jambes se bloquent et ne permettent à mon corps que de trouver refuge derrière les rideaux rouges de la salle. Des larmes coulent, l’angoisse s’installe. Je téléphone sur le champ à mon mari, abasourdie de mon ridicule. Il aura les mots, comme d’habitude, il saura me dire que tout est normal : « Tu prends la mesure de la tâche, elle est immense. Sois toi-même : observe, apprends, nourris-toi de tous ceux qui disent savoir ce soir ». Je n’ai jamais oublié cet épisode : je n’ai plus jamais reculé, je suis toujours depuis allée au bout de tous mes pas.

La suite mercredi prochain

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