Désormais élue pour le pire et pour le meilleur

[EXTRAIT – BORDEAUX EST AVENIR]

Le maire nous fit convoquer par son directeur de cabinet quelques jours après l’élection : il voulait nous voir. Cette annonce était espérée : nous l’avions vu tous les jours pendant six semaines et puis plus rien. Chacun, je le suppose, s’est préparé, en tout cas, ce fut mon cas. Le jour vint. Je fus sidérée quand on nous fit entrer par trois selon l’ordre alphabétique dans le bureau du patron. Par trois, pour aller plus vite. Nous sommes nombreux et les délégations d’adjoints sont déjà données. On le comprend enfin définitivement à ce moment-là, comme l’obligation de travailler avec l’un de ces adjoints, qui veut bien vous choisir parce qu’il vous a trouvé vaillant et attractif pendant la campagne. Ce fut-là ma première leçon douloureuse. Elle me permit de me souvenir d’une autre séquence avant les élections : j’avais demandé à Alain Juppé dans quel domaine il m’imaginait pouvoir être la plus utile. Il m’avait désarçonné en me répondant très étonné qu’il n’en savait rien du tout, c’était à moi de savoir. Ce fut sûrement son meilleur conseil.

Trouver sa place

Le premier Conseil municipal après l’élection est l’un des plus jouissifs même si ce plaisir-là peut paraître étrange, presque déplacé au regard de la nature de nos nouvelles responsabilités. Ce sera le dernier moment au cours duquel nous nous comporterons comme une équipe exhibant son talon d’or et démontrant, par le nombre de ses rescapés, sa force : ce vote est celui qui permet d’élire le maire et ses adjoints. On y découvre aussi ceux qui incarneront désormais l’opposition : c’est souvent une vraie découverte car la liste est alors recomposée, les têtes d’affiches ont démissionné, laissant la place aux autres. Ils voulaient « agir – faire » à Bordeaux, dans la majorité qui aurait été la leur s’ils avaient gagné les élections, mais ils ne veulent se contenter de dire et de contester dans la minorité puisqu’ils ont perdu. Refuser de siéger dans la minorité est une pratique courante. Elle se comprend, de manière pragmatique pour le confort de vie des élus, elle peut par contre interroger sur le sens et la force des motivations politiques. En 2008, trois des dix premiers colistiers de la liste perdante et leur tête d’affiche ont ainsi laissé leur place à plus vaillants qu’eux.

Ce jour-là, les adjoints de la majorité sont aussi élus : certains n’ayant appris leur promotion que quelques heures avant. Comment devient-on adjoint, qui le décide et sur la base de quoi ? A Bordeaux, c’est Alain Juppé qui décide seul, quand il le veut et sans rien expliquer à personne. Alain Juppé avait choisi vingt-quatre adjoints sur une liste de soixante personnes, les vingt-quatre choisissaient les vingt-six autres : le maire ne commentait pas ce deuxième choix qui ne le concernait que très indirectement désormais. Le lendemain du Conseil, je découvris de quoi je deviendrais effectivement conseillère municipale : je prenais la charge de l’éco-habitat et de l’énergie. Ce titre a été choisi après des tractations téléphoniques très inattendues pour moi. La campagne avait été un terrain d’observation pour tout le monde. Mes deux adjointes m’avaient fait la proposition conjointe de ce titre : ce fut la synthèse de discussions indépendantes. Je l’avais accepté : j’aurais aimé, ce jour-là déjà, dire mon désaccord de cette pratique et demander pourquoi tout ça ne se faisait pas dans un vrai dialogue avec celui qui nous avait demandé de le rejoindre. Mais je n’ai rien dit et j’ai attendu de comprendre.

L’Administration, qui rentre alors en scène, fait connaissance avec les nouveaux adjoints et découvrira plus tard, si nécessaire, les conseillers ; sauf à ce que ces derniers par leur pugnacité, leur expertise ou l’adéquation parfaite à un service administratif ne les fassent émerger assez rapidement. Un conseiller municipal juste élu entame un long parcours, une sorte de combat. Il dispose de très peu d’aide, il est même plongé dans une solitude parfaitement désarmante : il est, s’il n’y prend pas garde, cantonné à des tâches indispensables mais pour l’exécution desquelles son éclairage politique et ses convictions importent peu. Vous êtes interchangeables mais détenteurs du pouvoir du maire, donc habilités à le représenter et à travers lui, tous les Bordelais. C’est déjà énorme à vivre et à assumer. Dans votre vie désormais, il y a aura des commissions de sécurité qui vous permettent de valider avec pompiers et police entre autres, que les établissements recevant du public le peuvent en toute sécurité pour leurs clients. J’en aurai fait peu au final, chronophage comme on ne se l’imagine pas, c’est une tâche capitale dans l’exécution desquelles certains excellent. Il y a aussi les mariages, les hospitalisations d’office et les représentations du maire aux Assemblées générales, à l’accueil de délégations et à l’inauguration de toutes sortes d’évènements.

La suite mercredi prochain

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